Vers une civilisation des jardins

Transcription complète

 

Les crises du monde présent génèrent, sur l'agora de notre parole, toutes voix humaines confondues, une cacophonie, un tohu-bohu de complaintes et d'accusations qu'il nous faut nécessairement dépasser. Ce dont nous avons besoin, avant toute chose, c'est de discernement – sens premier du mot crisis.
 

Car nous ne pouvons inlassablement pointer du doigt les conséquences négatives des processus d’industrialisation, les dysfonctionnements de l’économie, l’aliénation au travail et la pollution, responsable de la détérioration des écosystèmes et de la disparition de milliers d’espèces animales et végétales... sans nommer la tumeur, la racine de ce mal : le productivisme, et sa chimère, la croissance.
 

L’action de l’homme sur la planète a fait entrer celle-ci dans ce que l'on considère comme une nouvelle époque géologique, l’Anthropocène, qu’accompagne cette angoisse : l’action humaine serait devenue une menace pour son espèce. Les métastructures existantes (l'enchevêtrement des systèmes économico-politiques) sont actuellement incapables de répondre au plus grand défi de l'humanité, se contentant de multiplier des concepts inopérants comme ceux de durabilité ou de transition. Nous ne dépasserons pas cette crise sans procéder à un renouvellement de la pensée, en vue d'un nouveau paradigme, une intelligence vraiment systémique, relationnelle, ni sans mettre en cause tant la façon dont, à la racine, on interprète et abuse de la productivité et de son corollaire l'énergie, que les modes de consommations et usages qui les accompagnent, moteurs du mythe et mirage de la croissance.

 

Mythe et mirage de la croissance ?

 

Depuis ses origines, la vie croît en capitalisant de la matière organique et du patrimoine génétique. Caillou stérile à l’origine, notre planète s’est terraformée d’elle-même, grâce à l’action de la vie. Les successions de vies et de morts permettent la création d’humus qui s’accumule et permet à des formes de vie de plus en plus nombreuses et de plus en plus complexes d’advenir. Les vagues d’extinctions qui se sont produites dans son histoire n’ont fait que ralentir ce mouvement, qui semble sans fin. Ainsi croît la vie.
 

En va-t-il de même de la croissance fantasmée par l'économie mondiale, prétexte à l'équilibre de ce monde, ainsi façonné dans l'exploitation jusqu’au-boutiste des ressources naturelles ? La croissance ne peut être infinie, en un système physique fermé. L'homme peut rêver à tous les mondes possibles, la physique contraint sa réalité. Elle est la contrainte primordiale. La connaissance première se doit d'être celle des sciences naturelles, une connaissance et un respect des lois de la φύσις – la nature. À partir d'elle, l'homme développera une sensibilité (une esthétique) lui permettant d'inventer des formes de vie et d'harmonie, c'est-à-dire d'union et d'habitabilité. Avec pour nécessité première l'invention d'un cosmos (l’interprétation d’un univers organisé, à habiter), les cultures ont en commun ce besoin d'ordonnancement : l'organisation du territoire, des biens, des coutumes et des lois, préservent du chaos. Ainsi se constituent nos mondes humains. Mais selon une vue de l'esprit – vitaliste –, le propre du vivant est de croître, poussé par la nécessité ou la volonté d'être, dans un devenir plus, en expansion – de l'organisme unicellulaire aux élans impériaux de notre humanité – et sa rêverie terraformatrice d'autres planètes. Là est la question : quelles sont les conditions de cette croissance, synonyme contemporain de développement et d'évolution, quand elle est source de maladie, altérant la santé du système organique qui, loin de n'être que la toile de fond dans laquelle elle se joue, en est la condition-même ?
 

C'est en ce sens qu'il faut repenser la croissance. Au monde présent s'impose la nécessité d'une abondance qui n'épuise pas la diversité du patrimoine génétique, fondamental. Plus ce patrimoine est diversifié, plus il offre des possibilités de réponses aux changements, une garantie d'évolution et donc une continuité du vivant. Cette dynamique, mise à mal par la modernité, doit être encouragée au travers d'une forme de bioaccroissionisme : un accroissement de la biomasse, de la diversité des espèces et de la diversité génétique au sein de celles-ci. Viser l'abondance, c'est garantir un disponible supérieur aux besoins, et donc un équilibre viable. C'est favoriser la capacité du système à s'autoréguler : une homéostasie. L'antique cornu copiae, ou corne d'abondance, source inépuisable de bienfaits, regorgeant de fruits, de lait, de miel et autres aliments doux et sucrés, était déjà un symbole de prospérité, de richesse et de fécondité. Car ce qui abonde doit nécessairement être fécond, au risque de n'abonder que temporairement, jusqu'à épuisement. Et si la vie croît, c'est parce qu'elle est féconde. Il n'est donc pas envisageable de penser une croissance qui infertilise la vie, la terre. La Terre.

 

Voilà quel doit être le projet de notre modernité avancée, et de son intelligence systémique : une civilisation non de la croissance infertile mais de l'abondance. L'enjeu de ce projet ? L'homéostasie, la capacité d'évolution, et sur le plan du récit : dépasser l'aporie moderne et assurer un avenir désirable.

 

Poétiques du jardin

 

Dans notre histoire, le jardin, lieu d'accumulation du « meilleur » (meilleurs fruits, fleurs, légumes, arbres, meilleur art de vivre, meilleures pensées), put être mythique, mystique ou réel, qu'il fut nourricier, médicinal, d'agrément ou d'étude et de conservation. À l'origine pensé comme un espace clos, un monde coupé du monde, un monde dans un monde, le jardin hétérotopique a vu sa conception évoluer jusqu'à devenir planétaire : la Terre est, comme le jardin, un espace clos, fini et arpentable que l'Homme, en bon jardinier, doit ménager. Ce concept récent est forgé à partir d’un triple constat.
 

D'abord, au fur et à mesure que se sont approfondies les connaissances sur le vivant et son milieu, la notion de finitude écologique s'est installée, faisant apparaître le caractère fini de la biomasse planétaire, rendant la vie précieuse, précaire, épuisable. Cette prise de conscience responsabilise l'homme, gestionnaire de ce territoire et de ses ressources limitées, et pose les limites de l'enclos qui contient la diversité du vivant : la biosphère.
 

Le brassage planétaire, ensuite, est le résultat de la circulation permanente des flux autour de la planète : vents, courants marins, transhumances animales et humaines, par quoi les espèces véhiculées se trouvent constamment mélangées et redistribuées. Si ce brassage est une menace pour la diversité spécifique, elle entraîne de nouveaux comportements, de nouveaux paysages et parfois de nouvelles espèces. Le jardin, en acclimatant des espèces d'origines très différentes, génère des rencontres qui, a priori artificielles, créent un nouveau milieu possiblement fécond.
 

Enfin, cette planétarisation du jardin est permise par la couverture anthropique qui désigne la capacité nouvelle de l'homme à observer la totalité du territoire terrestre par des technologies diverses, satellitaires notamment. L'ensemble de ce territoire est de ce fait connu, et tout changement observable.
 

Cette philosophie du jardin suggère de limiter toute forme d'interventionnisme et de penser celui-ci comme une extension du mouvement inhérent à la nature. Laisser être le jardin n'empêche pas de le penser, de le composer, de l'orienter. En ce sens, l'action humaine n'est pas destructive mais accompagne et prolonge le process de la nature. Le jardin en mouvement cristallise le cycle inéluctable de la vie, et inscrit le cadre dans lequel prennent corps nos expériences : il est un contexte favorable avec lequel résonner, en tous points. En tant que milieu à chaque fois spécifique, il offre un monde à habiter, et ouvre des voies de résilience face au changement climatique et à l'urbanisation dévorante. Ce qui est ici projeté sur le plan végétal peut l'être sur le plan minéral : à titre d'exemple, l’architecture doit apprendre à faire corps avec le paysage, prolonger la géologie en faisant de l'habitat une excroissance de la Terre. Ainsi fonctionnerait une civilisation capable d'exploiter des ressources et des milieux, tout en permettant leur abondance, plutôt que d'entraîner leur destruction, directe ou collatérale. Ainsi abonderait une civilisation des jardins.
 

Par son art, le jardinier se positionne en catalyseur, en expérimentateur, en poète, en brasseur qui espère et croit en l'alchimie des éléments qu'il assemble pour faire lieux et liens, à la croisée des activités, des arts et des savoirs. Cette poétique est littéralement un faire : le faire jardin.
 

Il nous faut faire du jardin un moyen autant qu'une fin. Inventer des techniques pour à travers lui articuler le micro et le macro, le local et le global, et cultiver la cohabitabilité de la biosphère et de la technosphère. Si le mouvement semble localement initié, là où s'implantent de nouvelles forêts, soit par reforestation spontanée soit par plantation, ces cas sont encore trop ponctuels et isolés, et doivent ouvrir la voie à une systématique de la reforestation d'espaces destinés à devenir de véritables écosystèmes, complexes, qui à long terme boosteront les ressources génétiques forestières et fauniques, notamment.
 

Le mythe de l'arche de Noé a trouvé à travers le temps de nombreuses résonances, et actualisations. Des banques de conservation, telles que les réserves mondiales de semences de plantes sauvages ou cultivées, ponctuent la surface du globe afin que ce patrimoine ne soit pas conservé en un seul lieu. La limite de l'arche est de penser la conservation ex-situ qui réduit les capacités évolutives et donc l'adaptabilité des espèces à un monde changeant. Il faut ensemencer la Terre d'une diversité génétique, clef pour que la vie continue à abonder en résilience face aux catastrophes et aux changements inhérents au vivant, dans une temporalité longue.

 

Bien sûr, faire jardin, quelle qu'en soit l'échelle, n'est pas un geste dont on profite immédiatement : il s'inscrit dans une temporalité longue, et ouvre à des perspectives d'à-venir. Tout jardinier sait que son ouvrage se compose et s'augmente patiemment, au fil des tentatives, découvertes, échecs, leurres, déceptions, réjouissances, surprises... À tâtons, il tisse un dialogue avec une nature qu'il laisse être et dans le même temps tente d'influer, en composant avec elle, en conjuguant envies et aléas.
 

Cette projection nourrit le récit et appelle l'art de la transmission. Qu'il soit nourricier, d'agrément ou de conservation et d'étude, ou tout cela à la fois, le jardin est l'occasion d'un partage de connaissances. Il peut être observé, senti et étudié ; il favorise la découverte des familles, genres, espèces et variétés botaniques et la compréhension de leurs dépendances aux conditions climatiques, géologiques et écosystémiques. Par-delà son statut de banque vivante pour la préservation des espèces dans leur grande variété, il contribue à la formation d'un esprit sensible aux interrelations. Le jardin est édifiant.
 

Ce à quoi il faut procéder, ensuite, c'est à la mise en réseau de ces îlots, de sorte que ces systèmes s'articulent en un chapelet, un archipel de jardins, constituant un ensemble valant plus que la somme des parties. Ce réseau écologique s'est déjà expérimenté au travers du bocage, ce paysage agraire identitaire où les champs cultivés et les prés sont enclos par des levées de terre ou talus portant des haies et taillis, et des alignements plus ou moins continus d'arbres et arbustes sauvages ou fruitiers. Ses réseaux imbriqués sont autant d'éléments jouant un rôle de corridors biologiques. Ce maillage est un milieu multifonctionnel : outre les fonctions biologiques du bocage, en tant que zone d'habitat faunique propice à la biodiversité, son système de fossés, talus et haies présente une grande importance écologique en ce qu'il contribue à l'action anti-érosive, joue le rôle de brise-vent, aide à la circulation et à l'épuration de l’eau, améliore la production agricole, et contribue au cadre de vie en structurant l'habitat humain dispersé sous forme de hameaux.
 

Cette toile optimale sur le plan écologique est une perspective encourageante car éprouvée. Contre sa disparition, ne nous contentons pas de la protéger. Il faut l'augmenter. En faire une logique, une structure. Il faut embocager le monde.

 

Faire jardin est une poétique, et une politique : c'est un faire paysage.

 

Le paysage est une notion complexe : il est un mélange de populations végétales, d’habitat faunique, de patrimoine (immobilier, industriel...), de pratique agricole et d'infrastructures techniques, entre autres aspects, à la croisée de l'urbanisme, de l'industrie, de l'écologie, de l'esthétique et de l'éthique environnementale. La nature complexe de l'approche paysagère implique d'intégrer l'ensemble de ces aspects, au risque d'échouer dans une démarche qui se voudrait qualitative. Par-delà les premières significations de cette notion, principalement héritée du domaine des Beaux-Arts, le paysage est devenu une science et une pratique – consciente ou non, toute activité humaine ayant une incidence sur le cadre paysager. Faire paysage, c'est designer l'environnement. Cet environnement étant partagé et vécu, il participe du socius et de l'expérience ordinaire : il est le lieu d'un partage du sensible.

 

Ars & Systema

 

Mais informer l'environnement au travers de ce maillage jardiné ne sera envisageable qu'à la condition de transformer notre architecture de pensée. Seule l'intelligence systémique pourra relever le challenge qu'il représente. La systémique (du grec « systema », « ensemble organisé ») préconise une vision macroscopique du monde qui substitue à l’analyse de chaque élément d’un ensemble une conception de l’ensemble en envisageant des relations existant entre chacun de ses éléments, favorisant une approche transdisciplinaire fondée sur les interactions et les interdépendances. L’approche systémique, centrée sur les concepts de structure, d’information, de régulation, de totalité et d’organisation, suppose une attitude relationnelle et une approche transdisciplinaire, posture scientifique et intellectuelle qui se situe à la fois entre, à travers et au-delà de toute discipline, favorisant le dialogue entre les sciences, tant exactes qu’humaines. Ce système de pensée est ce que l'on nomme l'épistémologie complexe.
 

À cette « épistémè » (connaissance) il nous faut articuler des « tekhnè » (arts, techniques), qui rendront opérant le maillage escompté. Le levier pratique de cette opération est donc l'articulation de divers arts, qui seront les outils concrets de cette invention. Il y a un enjeu capital à saisir la teneur du terme : « art ». L'art fut d'abord un moyen, dans son sens premier (ars, tekhnè, la « technique », la « manière de faire »), une pratique (et la manière de l'exercer – le style) au service d'une fin, qui la dépasse : il est la maîtrise de techniques capables de faire advenir ce qui n'est pas encore (le projet). Ainsi en va-t-il des métiers d'art qu'ont pratiqués et transmis les artistes/artisans de l'Antiquité au Moyen Âge – dans une hiérarchie distinguant les arts libéraux (arts de l'esprit, intellectuels et scientifiques) des arts mécaniques (arts de la main et de la matière). Pour l'artiste de la Renaissance, dessiner le monde, c'est le concevoir, le modéliser, l'architecturer (ordonnancer, construire), l'informer (to design) : cette activité contient un projet, un dessein. Plus récemment, au siècle dernier, l'art s'est focalisé sur cette interprétation de l'art comme idée, comme concept, dématérialisant cette activité qui dès lors put s'informer tant dans un objet que dans une démarche, un geste, une attitude. L'Histoire agissant comme un entonnoir lexical a précisé ou réduit l'acception première du terme (l'ensemble des règles d'une opération – il y a en ce sens un art pour toute chose) à une signification limitée : l'art désigne aujourd'hui un certain genre d'ouvrage, produit en un certain monde de l'art, participant d'une plus large culture. Tout art, néanmoins, impliqua en son temps un savoir et un faire, au service d'une fin extérieure ou de sa propre cause.
 

Il nous faut donc mettre en perspective la pratique artistique au regard des mutations de notre époque, confrontée aux enjeux environnementaux, énergétiques, sociétaux d'une complexité croissante, à une échelle globale, planétaire. La pratique des arts, dans cette conception étendue à toutes activités humaines, doit intégrer la logique systémique en accord avec l'esprit du temps, seule manière de dépasser la vision parcellaire et sectorielle de nos activités, par nature interdépendantes. S'il faut cultiver le symbolique et l'invention de formes qui cristallisent l'esprit du temps, c'est pour qu'ils soient agissants. La question est opérationnelle : il ne s'agit pas seulement d'imaginer ou de dépeindre le monde, mais de travailler à son organisation, par-delà les territoires et lieux réservés de l'art. À un plus large niveau, il nous faut travailler à une structure étendue de l'apprentissage des arts, plus ouverte, systémique, pour que ceux-ci aient un impact significatif sur le réel, qu'ils informent, au sens propre (donner forme). Les ouvriers qualifiés de cette poétique des jardins agiront donc, par leurs arts de faire, à la croisée des activités humaines, avec le monde pour projet.

 

Un monde est la représentation d'un certain ordre, un agencement, une organisation, une régulation – il n'est qu'un parmi d'autres possibles. L'art d'habiter ou d'inventer un monde désigne les outils, les moyens et les manières propres à chacun de se constituer un monde (qui lui soit propre) et une représentation ou interprétation du monde (commun, partagé), qu'il impacte, façonne, travaille de façon particulière. Le monde devient un projet quand se manifeste l'intention d'agencer ou de façonner celui-ci selon une vue déterminée. Ce projet nécessite des outils, des moyens et des manières : des arts, qui excèdent la seule question esthétique, le but n'étant pas de rendre le monde plus beau au fur et à mesure que nous le détruisons, mais de le rendre viable et habitable. Nous devons inventer une école des arts d'habiter. Une écopoétique.
 

Si l'économie est l'ensemble des règles (νόμος : règle, loi) qui régulent et permettent d'administrer la maison / l'habitat / l'organisation (οἶκος : maison, patrimoine), si l'écologie est la science (λόγος : discours, connaissance) ayant pour objet les relations des êtres vivants (animaux, végétaux, micro-organismes, etc.) entre eux ainsi qu'avec leur habitat, si l'écosophie renvoie à la sagesse (σοφός : sagesse, savoir) de ces relations et à l'articulation des écologies environnementales, sociales et mentales, l'écopoétique désigne, elle, l'invention (ποίησις : création) de l'habitat, la manière d'habiter ou d'inventer un monde.

 

Ce projet s'inscrit dans une perspective écomoderniste qui mise sur le développement de technologies permettant de découpler les impacts anthropiques du monde naturel, en séparant par exemple la prospérité économique de la consommation des ressources et d'énergie. Aussi ne nous passerons-nous pas d'artifices, de techniques et de prothèses pour autant qu'ils soient non-destructifs. L'enjeu est de réussir à abonder sans augmenter les atteintes à l'environnement, qu'il faudra nécessairement enrichir d'une pensée et de pratiques du jardin, dans la perspective d'une terraformation réinventée, d'une écogenèse, d'une écopoétique.
 

Mais ce dessein sera total ou ne sera pas. Il n'y a pas de paradigme de la demi-mesure. Complexe, ce projet doit être tout à la fois métapolitique, épistémologique, praxique, technique, poétique et esthétique.

 

Le modèle 

 

Ceci est une modélisation. En synthèse, elle projette un réseau de jardins qui constellent dans leurs spécificités contextuelles constituant un maillage en mouvement, entre jardins alimentaires, d'agrément, friches, jachères, réserves, ponctués de nœuds de force que seraient les institutions d'enseignement et universités de demain. Ces lieux à inventer se situeraient à la croisée de modèles connus, tels que l'antique Mouseion, sanctuaire, lieu de mémoire, de recherche et d'articulation des savoirs, mêlant jardin et promenades, autels, bibliothèque, observatoire, jardin botanique et institut d'anatomie. En articulant des arts libéraux tels que la philosophie, la médecine, la zoologie, la botanique ou encore l'astronomie et la géométrie, il a constitué un modèle pouvant inspirer une remise en question de notre enseignement purement analytique au profit d'une approche systémique, indispensable pour gérer les écosystèmes et les complexités croissantes. Le monastère et l'abbaye ont à leur manière constitué d'autres lieux tout à la fois d'étude et de conservation du savoir, d'exercice de la spiritualité et de l'hospitalité, de production et de culture autarcique mêlant jardins fonctionnels (potager, verger, jardin médicinal) et spirituels (cloître), ou les deux simultanément (le cimetière / verger), constituant la toile médiévale d'une culture spécifique. Dans son échelle planétaire, le temps présent a toutes les ressources pour à son tour inventer un cadre de pensée et de pratique qui exprime et cristallise les connaissances et les arts qui lui sont propres, dans l'intention de relever l'un des plus grands défis auxquels nos humanités, d'une complexité sans précédent, ont jamais été confrontées : se constituer en une civilisation de la soutenabilité dont l'évolution et le développement tiendraient de l'abondance, de l'hypergenèse non-destructive. Et si chimère il y a, substituons à celle de la croissance celle de la plénitude, caractère de ce qui est épanoui, entier, complet et satisfaisant. Car à défaut d’une volonté ou d’une aptitude à la sobriété, valeur morale positive permettant à l’individu de rester pleinement en capacité d’agir et d’être maître de ses actions, par l’autolimitation d’un désir trop puissant, il faut à l’humain une mesure d’équilibre qui soit à la fois pratique, réaliste, fertile, viable et enviable, sans jamais empêcher la rêverie : l’abondance.

 

L'enjeu est celui-ci : assurer un avenir désirable. Il nous faut rendre ce monde autrement excitant. D'une intelligence et d'une sensibilité qui stimulent et déterminent de nouveaux horizons. Il faut cultiver l'enthousiasme, c'est-à-dire, littéralement, cette exaltation de l'âme et des facultés, cette inspiration qui éveille, ravive, passionne, insuffle à l'expérience de la vie des volontés et des idées neuves capables d'enrayer la sclérose de l'imagination, au bénéfice d'un paysage fertile qui soit la condition de notre existence autant que son projet.