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PORTRAIT Frédérique Ehrmann

Après des études d’histoire de l’art à l’Université de Strasbourg et un DESS de politiques culturelles à celle de Dijon, Frédérique Ehrmann a eu différentes expériences dans le secteur artistique et culturel : dramaturge et assistante mise en scène avec la Cie théâtrale le Nyctalope, coordinatrice au sein du réseau culturel européen Banlieues d’Europe, réalisation d’installations sonores, conseillère théâtre et cinéma à la DRAC Poitou-Charentes, et conseillère théâtre à la DRAC Ile de France. Depuis 2017, elle est Directrice de projets au T2G-Théâtre de Gennevilliers. 

Essentiellement consacré à la création contemporaine, le projet artistique du T2G est pluridisciplinaire et international. Vous avez notamment convié beaucoup d’artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui compte des personnalités bien au-delà du territoire lui-même, et dont les traits communs sont le décloisonnement des genres, l'audace et la polymorphie. Comment se sont opérés vos choix de programmation ? Portez-vous une attention particulière à cette scène belge souvent qualifiée de radicale ?
 

Il y a toujours eu cette attention au T2G, bien avant mon arrivée dans l’équipe en 2017, et même plus grande je pense. Effectivement, nous (Daniel Jeanneteau, Juliette Wagman et moi) portons une attention à la scène belge mais aussi celle en Suisse, au Japon, au Brésil etc.. comme autant de points vue d’où regarder le monde. D’où on parle et faire circuler les points de vue. Il se trouve que pour la première édition de Sur les bords, week-end posant la question de la relation à l’œuvre du point de vue de celle ou celui qui regarde (comment on s’adresse à nous, spectateur.trice? quelle réception), beaucoup de projets qui nous intéressaient venaient de Belgique, Mette Edvardsen, Mathilde Maillard, Ariane Loze, pour leur angle de vue et leur façon d’être en relation. Cela nous a touché. L’idée est aussi de programmer des projets qui nous font quelque chose, des spectacles agissant sur nous.
 

Parmi les artistes belges ou expatrié.e.s en Belgique, votre programmation a fait la part belle aux femmes. Ariane Loze, Mathilde Maillard, Mette Edvardsen, Maya Bocquet et Emilie Rousset, Florence Minder… nombreuses sont les créatrices qui ont été accueillies au T2G : est-ce le témoignage d'une sensibilité particulière, d’un engagement social et politique ?
 

Rectification :  Florence Minder n’a pas été accueillie au T2G elle était programmée dans Impatience dont nous étions partenaires mais n’a pas joué au T2G…

C’est vrai ! Surtout pour les week-end Sur les bords qui sont majoritairement féminins. Pour cette programmation réalisée avec Charlotte Imbault (Revue Watt), nous souhaitions toutes les deux mettre en avant des artistes femmes, mais ce n’est pas une décision en soi, c’était un choix « intégré », ce sont les projets vers lesquels nous nous tournions. C’est aussi pour cela que nous avons programmé le jeu d’Olivia Hernaïz L’art et ma carrière sur la place des femmes dans l’art contemporain ou plutôt sur sa sous-représentation. Et encore des femmes belges à l’avenir, comme Adeline Rosenstein avec Décris Ravages en 20-21. Mais nous avons beaucoup de chemin à faire pour l’équilibre global de la saison ! 

 
Dans sa volonté de s’ancrer dans le territoire et de s’ouvrir largement à la vie locale, le T2G est devenu un lieu de nourritures terrestres (restaurant, terrasses et potager) autant que spirituelles. Comment dans ce théâtre repensé comme lieu de vie permanent, d’échanges et de partage, s’opère l’alchimie de la rencontre entre artistes et publics ?
 


Cela prend du temps. Pour le moment, nous essayons de créer les conditions d’une rencontre, sa possibilité, en facilitant les circulations entre les différentes activités du théâtre et en développant le hors champs de la salle de spectacle :  accueillir des artistes au travail au théâtre, proposer des œuvres en journée, ouvrir le restaurant, les week-ends Sur les bords… Nous avons aussi présenté des projets comme Les heures creuses, installation sonore pour salle de spectacle vide de Dominique Petitgand qui revisitait l’imaginaire de la salle de spectacle. Qu’est-ce qu’il se passe au théâtre quand il n’y a rien à voir ?  La vie du théâtre relève de toutes ces dynamiques même s’il n’y a pas forcément de croisement ou qu’ils sont difficiles à mesurer pour le moment. Nous tentons de multiplier les interfaces possibles entre les artistes et le public. Mais il faut aussi accepter que parfois, ça ne se passe pas.

A travers les comités de lecteurs, les ateliers libres, les partenariats avec les écoles petites et grandes... vous invitez la communauté à s’approprier le théâtre. Réciproquement, des créations projettent le théâtre dans la vie quotidienne comme les conversations radiophoniques autour du travail de Mathilde Maillard dans le cadre du cycle Sur les bords. Comment se construit cette ambitieuse démarche au travers de laquelle lieu de vie et lieu de création se confondent ?

A travers des expériences et en relation avec les autres. Nous avons accueilli il y a trois ans le forum interclubs au T2G, un rassemblement de 300 personnes, patient.e.s et soignant.e.s rassemblé.e.s pour défendre une psychiatrie humaine. Pour préparer cette journée il y avait un rendez-vous mensuel sur place dédié à l’organisation. C’était impressionnant de voir comment tout le monde s’appropriait l’espace avec facilité, les petits recoins supposés dangereux pour nous devenaient de confortables abris. C’était très joyeux d’être habité par d’autres avec une telle liberté. Cela nous a marqué dans l’idée de lieu de vie. Il n’y avait plus de frontière entre le parvis du théâtre, l’intérieur, les terrasses. Je cite cet exemple car pour moi cela a été déterminant dans les usages multiples des espaces et les codes dans lesquels j’étais enfermée. Il faut faire confiance aux gens pour habiter les lieux, tenter des expériences comme avec Mathilde Maillard et son émission de radio au milieu du bar ou la carte blanche à *DUUU pour un banquet ou encore la présence des installations sonores de Dominique Petitgand dans les couloirs du théâtre. Bon cela ne répond pas vraiment à la question du croisement du lieu de vie et du lieu de création ! La présence des artistes fait parfois naître de nouvelles collaborations, autour de projets, comme le comité des lecteurs mené par Stéphanie Beghain dans l’internat d’un collège rejoint par la radio *DUUU pour faire une lecture enregistrée par exemple. Des projets peuvent se monter par les rencontres qui se font au théâtre. 

Lors de notre rencontre en novembre dernier, vous exprimiez votre volonté de modifier les codes avec des propositions artistiques de nature à rassembler différemment et à revisiter les modes de circulation des publics, avec notamment Les voix blanches commandées à Dominique Petitgand et ses parcours sonores dans des lieux de passage (couloirs, escaliers …). Dans le monde bouleversé qui s’annonce, comment envisagez-vous la suite de votre réflexion sur le passage de l’intime au collectif et sur la libre circulation dans l’art que vous défendez ?

Oui c’est le cœur de la réflexion des week-end Sur les bords, aller questionner les bords du théâtre, proposer de venir passer un long moment dans le lieu, passer de l’intime au collectif par différentes échelles de rencontres, trainer et rassembler des œuvres qui proposent des relations différentes. Tout un rapport au partage et à la convivialité qui déborde de la rencontre avec les oeuvres. Finalement, toutes les propositions développaient une relation de proximité avec celle ou celui qui regarde et écoute, que ce soit les rendez-vous de Mette Edvardsen, le chant immersif de Celia Gondol, l’adresse directe de Marion Duval, la performance Consul et Meshie…. 
Que sera la proximité quand les théâtres rouvriront ? Quel rapport au corps dans la relation à l’autre ? Comment être ensemble ? 
C’est la question du corps et de la proximité qui sont chamboulées actuellement. Quelle communauté éphémère autour des œuvres ? Qu’est-ce qu’on met en partage et comment on partage ? 
Je ne veux pas me précipiter à avoir des réponses et à m’adapter. Tout est mouvant en ce moment. Il faut prendre le temps de réfléchir et de se demander ce à quoi on tient vraiment. C’est aussi l’occasion de se recentrer sur les gestes artistiques, partir de la création pour développer des projets et revoir notre rythme d’activités. 
 

La 25ième Heure
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