INTERVIEW DE REBECCA JANE-ARTHUR

D'origine écossaise, ton parcours académique s'est déroulé entre l'Autriche (Académie de Beaux-Arts de Vienne) et la Belgique (KASK à Gand, Sint-Lukas à Bruxelles), où tu résides actuellement. Bruxelles est-elle aujourd'hui pour toi un territoire particulièrement fécond pour le développement de ta pratique ? Ce territoire te semble-t-il se distinguer d’autres ? 

Il est vrai que je n'avais jamais imaginé que je finirais à Bruxelles ! Mais en fait j'en suis très heureuse. Bruxelles est sans aucun doute un terrain fertile pour ma pratique. Et il y a de nombreuses raisons à cela : la présence d'innombrables collègues artistes, organisations artistiques, initiatives, ateliers, etc ; le fait que cette ville ne soit pas seulement appréciée comme un joyau historique ou une ville universitaire – mais qu'elle soit un vrai lieu de vie et de travail ; qu'elle soit multilingue et multiculturelle ; qu'elle soit abordable, etc. Mais de nombreuses villes dans lesquelles j'ai vécu - Amsterdam, Barcelone, Buenos Aires, Mexico, Vienne - ont également été une source d'inspiration pour les artistes, et certaines de manière similaire. Je dirais que ce qui distingue Bruxelles des autres villes est l'accessibilité et l'ouverture de la ville, en termes d'institutions et d'organisations artistiques, et de sa scène artistique dans son ensemble. Il y a peu de faux-semblants et de snobisme ici. Du moins, pas dans les lieux que j'apprécie ni chez les personnes que j'estime. Ce sentiment d'accessibilité est quelque chose que j'ai rencontré pour la première fois dans les écoles d'art où les enseignantes et enseignants, les artistes en exercice ou les théoriciennes et théoriciens de l'art, suivent eux-mêmes votre développement de près, sans hiérarchie inutile, et vous offrent inlassablement leur contribution, leurs encouragements, leur inspiration - en vous mettant au défi ! 

Mes études m'ont ouvert de nombreuses portes ici, à Bruxelles. Pendant mon master par exemple, j'ai fait un stage chez Auguste Orts, une plateforme créée et gérée par des artistes, qui opère dans la production et la distribution, et où je travaille encore aujourd'hui. Ma relation avec eux m'a fait entrer dans le milieu du film d'artiste et m'a aidée à comprendre les mécanismes de la production. Ce n'est qu'après mes études que j'ai appris à mieux connaître la scène artistique audiovisuelle francophone de Bruxelles - encore une fois, de nouvelles portes se sont ouvertes. Je me suis inscrite au programme SoundImageCulture (SIC) et j'ai découvert les ateliers de production tels que le Centre de Vidéo Bruxelles, le GSARA, l'Atelier Graphoui, et d'autres : de remarquables initiatives à caractère social qui offrent de nombreuses possibilités aux cinéastes débutants pour démarrer ou terminer un projet. 

L'ouverture dont je parle, semble provenir d'une mentalité ou d'une culture qui est fertile ici. Elle vient peut-être du fait que peu de gens ici sont originaires de Bruxelles, au sens historique du terme. Des gens, des artistes, viennent de partout à Bruxelles pour participer à ses activités. Ainsi, l'ouverture est favorisée par l'accumulation de différentes voix au sein de la scène artistique, qui n'est pas homogène. Et cette ouverture est favorisée par les organisations qui soutiennent les artistes : des collectifs et des plateformes gérées par les artistes-mêmes, aux espaces d'exposition et aux lieux de projection, des plateformes qui soutiennent les besoins de production des artistes à celles qui offrent des fonds, de la promotion, de l'apprentissage et des conseils juridiques. Je suis particulièrement reconnaissante d'être intégrée dans un milieu où je suis entourée d'un éventail de modèles, jeunes et moins jeunes, qui m'offrent une grande inspiration et de la camaraderie en tant qu'artiste. J'espère seulement qu'ils, nous, pourrons continuer à exister aussi dans ce climat de restrictions, dans le domaine des arts et de la culture. C'est précisément grâce à toutes les petites organisations artistiques qui composent le tissu de la scène artistique bruxelloise que celle-ci est si fertile, et c'est pour cela que nous nous battons maintenant : pour que les petites initiatives et les artistes individuels puissent continuer à s'épanouir ici. Mais il y a du travail à faire au sommet de la chaîne (artistique) à Bruxelles, en termes de reflet de la diversité de la scène artistique, en ce qui concerne les identités de genre, l'ethnicité, etc. Et il y a des mouvements qui mettent cela en évidence, comme ENGAGEMENT, avec leurs recherches et leurs groupes de discussion sur les inégalités dans les arts. Ils me rappellent qu'il ne faut pas se reposer sur ses lauriers. 

En me basant sur mes propres expériences heureuses ici, j'irais même jusqu'à affirmer qu'à Bruxelles il y a une « générosité » dans le domaine de l'art qui est tout à fait remarquable. La générosité dont j'ai fait l'expérience ici, en termes de partage des connaissances et de soutien, fait de Bruxelles un endroit que je suis fière d'appeler “home”. Et elle installe en moi la volonté de faire fructifier cette générosité et cette ouverture.

Tu travailles principalement la vidéo et l'écriture. Ces deux aspects se retrouvent d'ailleurs dans les œuvres que tu exposeras au Centre à la faveur de la Saison 2020, "Futurs Spéculatifs" : Ready-Mades with Interest en White Box, Liberty : an ephemeral statute et Conversation #4 avec Eva Giolo, lors du cycle de films sur l'art & films d'artistes 25 Arts Seconde. Comment harmonises-tu ces deux pratiques dans ton travail ? Pourrais-tu nous en dire plus sur cette collaboration avec Eva Giolo ? 

L'écriture accompagne de près mon travail visuel ; je pourrais même dire qu'elle se développe à l'intérieur de celui-ci. Les formes et formats de communication m'intéressent beaucoup, et cela transparaît dans ma pratique récente. Je considère les lettres comme des motifs de connexion qui s'incarnent avec le temps et le désir. Dans mon dernier film, Liberty : an ephemeral statute, outre les lettres, la parole et le chant apparaissent comme des motifs similaires, des gestes d'amour, de nostalgie et de soin. 

Ready-mades with Interest (2017) s'inspire d'une correspondance avec mon père qui a débuté à Vienne, quand j'ai trouvé par hasard un billet de concert datant de 1967. Ce morceau d'éphémère l'a amené à voyager par procuration, avec moi, à Vienne. Alors que je retraçais les informations imprimées sur ce billet, cherchant à le replacer dans son contexte historique, j'ai reçu une lettre de mon père qui a engendré une conversation sur l'histoire de la musique, une histoire de guerres et de modernisation, allant de l'époque de la valse de la famille Strauss à la montée du fascisme et à l'empreinte que cela a laissé sur la politique contemporaine. Sa lettre, remplie de grandes réflexions, était écrite sur de petites feuilles de papier artisanal, grossièrement arrachées de leur reliure. Dans le post-scriptum, il s'excuse du papier et plaisante, “c'est une sorte de lettre pré-moderne que je t'envoie”. Dans le film, j'ai une conversation avec mon père dans laquelle je lui demande de se remémorer l'époque où ce ticket était valable : juin 1967. Il se remémore sa propre relation à l'écriture à cette époque. Lorsqu'il étudiait le syndicalisme, il avait l'habitude d'étaler ses pages sur le sol afin de voir si “chaque partie de son argumentation occupait proportionnellement le juste espace.” Ecrivain méticuleux, il recherchait une harmonie dans l'organisation spatiale de son écriture, un peu comme dans le montage d'un film, cherchant à trouver un équilibre entre les scènes, entre mouvement et quiétude. J'ai entremêlé des scènes filmées à Vienne avec des passages plus calmes d'examen de ses écrits, étalant sa lettre sur le sol, approchant les pages de l'objectif de ma caméra, navigant dans les zones de focus, afin de rendre visible des lignes qui guident l'articulation conceptuelle du film. J'ai également réalisé un projet complémentaire au film appelé PPS (2017), dans lequel j'utilise des fac-similés de sa lettre, au même format exactement, et que j'ai annotés de mes expériences de tournage – comme une synthèse hors cadre du film.

Cette correspondance s'est poursuivie au-delà du film et a pris la forme d’une publication d'un recueil de lettres intitulé Streaming Consciousness (2017). Elle était basée sur notre intense échange épistolaire à propos de l'art et de la littérature moderne – son domaine en réalité, mais à ce moment, j'étais prête à écouter et à répondre. Cet échange est devenu un acte d'amour entre nous. C'est sur le papier que nous pouvions, et pouvons, nous rapprocher le plus.

Dans mon film Liberty: an ephemeral statute (2020), l'échange de lettres occupe une place différente. Je regarde ces pages, remplies d'écritures manuscrites ou imprimées, comme autant de gestes, avec leurs rythmes propres, qui décrivent l'ici et l'ailleurs. Les lettres imprimées correspondent aux échanges entre ma mère et ses meilleures amies. Elles sont pleines de doux petits riens, de mots joyeux qui décrivent la vie à vingt ans, à deux extrémités du monde : de New-York à Londres, ou de Melbourne à San Francisco. Les lettres manuscrites quant à elles, sont celles de sa famille. Elles commencent irrémédiablement par l'expression du désir de recevoir d'autres lettres, sortes de notes « méta » sur l'écriture épistolaire. Elles sont pleines de trivialités quotidiennes et familiales, du bien être de chacun, des occasions qui marquent le calendrier familial, de la pluie et du beau temps... Rien de comparable au contenu des lettres de mon père! Et donc elles bénéficient d'un traitement différent dans le film. Je ne les filme pas afin d'analyser leur écriture manuscrite, ni pour le choix précautionneux des mots qui les composent. Plutôt, je les survole brièvement, comme pour les scanner en diagonale, poussée par un engouement similaire à celui qui a pu être ressenti à leur réception: dans un élan vers leur fin où s'écrivent leurs désirs: “je vous embrasse affectueusement” et ainsi de suite.

Durant l'année passée (2019-2020), Eva Giolo et moi avons échangé des lettres dans le cadre d'une résidence qui s'intitule Conversation (une initiative du CVB et de GSARA, en partenariat avec le Beursschouwburg). Ce programme amène deux cinéastes à converser sur leur pratique, en partant de la question suivante: “Qu'est-ce que faire du cinéma?”, afin de produire une publication. Nous sommes actuellement en train de finaliser la nôtre, BE GOOD IF YOU CAN'T BE GOOD, BE GOOD AT IT – Boom Boom Boom Boom. Elle se compose de lettres qui parlent du processus créatif, et elle aborde des thèmes comme le défi de réaliser des œuvres personnelles et la force que nous puisons dans le partage de notre vulnérabilité ;  l'écriture de soi, de la langue et la traduction ; la notion d'un espace qui contiendrait nos souvenirs… Cette écriture s'est développée comme en négatif, en parallèle à la réalisation de nos films respectifs.

En traçant des portraits de personnes et de lieux, ton intérêt réside dans la façon dont les trajectoires personnelles dépeignent un contexte socio-politique et l'Histoire avec un grand H. Comment intègres-tu l'élément autobiographique dans cette interconnexion? En quoi cela a valeur pour toi? Sur quelle conception de l’histoire avec ou sans grand H repose ta pratique?

Souvent, un sujet m'attire à cause d'un élément personnel : la personne ou le lieu en face de son histoire, plutôt que derrière elle. Mais c'est précisément le fait que chaque personne soit un fil au milieu d'un tissu socio-politique - d'une histoire du passé ou d'une culture du présent - qui me fascine. C'est en regardant dans les détails, que sont révélées des notions plus vastes, dans l'arrière-plan, et qu'elles peuvent être comprises. Ma pratique présente de nombreux éléments autobiographiques, c'est certain. Mon intérêt pour le social, le politique et l'histoire, provient assez directement et simplement de l'environnement dans lequel j'ai grandi. En grandissant, je me suis petit à petit rendue compte que mes parents étaient bien plus âgés que ceux de mes camarades. Ce dont je n'avais pas pris conscience jusqu'à l'école primaire, au moment où l'on commence à trouver ses repères et à sentir sa position dans la société. Et bien que nous n'ayons jamais eu beaucoup d'argent, j'ai grandi avec un sentiment de grande richesse intellectuelle, guidée par mon père et par les histoires fascinantes de la vie sur terre avant d’être parent - de la bouche de ma mère principalement. Elles étaient captivantes !

Mon père fut évacué de Londres, enfant, pendant la deuxième guerre mondiale, et grandit séparé de ses frères et sœurs. Il n'a jamais connu son père. Sa mère était mère célibataire de cinq enfants, et elle-même était née dans un orphelinat et n'avait jamais connu sa mère. Par conséquent, dans cette lignée chaque génération avait été privée de ses racines, et n'en parlait presque jamais. Mon père ne voulait pas s'attarder sur son passé. A la place, il nous enseignait des choses à moi et à mon frère: la musique, la littérature, la nature, etc. Mais au milieu des histoires de mon père sur les livres que nous aurions dû lire, les opéras que nous aurions dû écouter, le jazz que nous aurions dû découvrir, il y avait aussi beaucoup de mystères et d'histoires à imaginer. En réponse à la publication que j'ai envoyée à mon père, Streaming Conciousness, dans laquelle je conclus qu'à travers le partage de ses maîtres il exprimait son amour, et que j'avais fini par accepter que je ne connaîtrais jamais vraiment l'histoire de mon père, il m'envoya un mémoire, rédigé à la main. Il commence comme suit :

Je ne me souviens pas à un seul moment avoir été pris à part par une personne en position d'autorité pour m'expliquer ma présence dans une auberge du Monmouthshire, dans le sud du Pays de Galles, bien que j'aie progressivement compris qu'il y avait quelque chose qui pointait à l'horizon appelé GUERRE et que Londres (dont je n'avais aucun souvenir) n'était pas sûre. Ma mère semblait être une victime, une personne ballottée par les événements.

C'était une tentative pour combler une brèche dans son histoire, l'histoire d'un homme qui s'exprime en références et en concepts. C'est plein d'esquisses, de petites images de la vie d'un enfant qui grandit sans un sou en poche ou sans aucune forme d'orientation dans les champs du Pays de Galles et de son retour à "La fumée", après la reconstruction des maisons du conseil de Londres. Il dit que sa mère était “complètement absorbée par des questions de survie – le prochain repas, la prochaine paire de chaussures, et ainsi de suite.” Il ne pouvait pas attribuer à sa mère sa nature encline à l’introspection, mais il pouvait tirer des leçons de sa situation. L'exploitation qu'elle a endurée à son travail l'a conduit à s'engager politiquement dès son plus jeune âge. Comme il l'a fait remarquer à propos du travail de sa mère dans une blanchisserie, "lorsque Marx dit que le « profit » est « la partie de la valeur ajoutée (du travail) qui n'est pas redistribuée sous forme de salaire », c'est une description économique ironique d'un vol délibérément calculé de l'effort des travailleurs, et le monde fonctionne sur cette base".

Ma mère, quant à elle, a apporté ses propres fascinations ! Alors que mon père faisait probablement campagne dans la rue, étudiait dans une bibliothèque ou buvait des pintes de "real ale" dans un pub, elle n'était pas du tout préoccupée par la politique ou l'histoire. Elle était à la recherche d'un avenir meilleur que celui qui s'offrait à elle. Sa quête d'indépendance l'a faite voyager à travers le monde - New York, San Francisco, Honolulu, et même Paris - où elle travaillait comme secrétaire ou dans des bars. Tout ce qui pouvait lui rapporter un peu d'argent et lui assurer la liberté. Avec le recul, elle partageait avec moi toutes ses histoires et riait de bon cœur de son jeune âge sans éducation, ses aventures se déroulant parallèlement à son ignorance ou à son désintérêt pour l'actualité. De son temps, pour une fille de son milieu, elle n'avait aucune chance de devenir plus qu'une ouvrière d'usine, une femme de ménage ou une femme de chambre. Elle s'est donc échappée, et a cherché ailleurs le goût de l'autonomie. L'expérience qu'elle a vécue lui a finalement appris le contraire.

Je suppose donc que c'est mon éducation qui m'a amenée à chercher ou plutôt à voir, les yeux grands ouverts, les petites histoires qui n'auraient jamais eu de place dans l'histoire avec un grand H : des histoires qui n'auraient jamais fait l'objet d'une enquête par ceux qui écrivent l'Histoire. Ainsi, pour moi, il y a quelque chose de très personnel dans la compréhension de l'intersection entre les histoires personnelles et politiques : la substance dont l'histoire, avec un "h" minuscule, est faite. Et ce sont les aspects personnels qui permettent à cette intersection de devenir tangible. Mais ce ne sont que quelques exemples de mes points d'entrée sur cette question.

Tu as récemment été artiste résidente à WIELS (2019) ; comment cette année de résidence au sein de ce Centre d'art a influé sur ton travail ? Qu'est-ce que cette expérience t'a apporté ? 

La résidence à WIELS est une expérience très privilégiée. WIELS offre à chacun de ses résidents un atelier, et les mentors - Willem Oorebeek, Sylvie Eyberg et Simon Thompson – ainsi que la coordinatrice Eva Gorsse, créent un environnement généreux et ouvert dans lequel il est possible de partager ses essais, ses expérimentations, ses inspirations et les succès de ses propres projets. Leur programme n'a pas pour but de lancer une carrière, de faire connaître l’artiste. Ils n'invitent guère de personnes extérieures à visiter les studios des résidents. C'est à l’artiste de s'organiser et se « débrouiller », s’il le souhaite...

Il s'agit plutôt d'offrir une bulle cachée à l'arrière d'un pilier de la scène artistique contemporaine, une pièce à soi pour une période, courte et précieuse, de six mois. Leur intention est de libérer l’artiste de la pression et de lui permettre de s'épanouir. La résidence à WIELS n'est pas orientée vers la production ou la présentation. Ce qui les intéresse en revanche est d'investir dans le développement personnel et artistique de l’artiste résident.

Chaque année, ou demi-année, est unique, car le groupe qui se forme avec les autres résidents est composé de nouvelles personnalités. Mon année a été très spéciale. Nous avions tous des pratiques variées, très différentes les unes des autres, mais nous nous sommes rapprochés grâce aux livres, aux films, à la théorie de l'art et à la bière ! Nous nous rencontrions tous les mercredis et discutions de la vie, de l'art et de nos propres évolutions les uns avec les autres lors de visites de groupe dans les studios ou en tête-à-tête avec les mentors, sans la pression de devoir forcément « progresser » ; les mentors nous invitaient simplement à converser ou à partager quelque chose sur laquelle nous travaillions. Ce qui est merveilleux avec les mentors, ce sont leurs personnalités et leurs pratiques très différentes. Vous avez donc trois points de vue uniques sur votre travail, en plus de ceux des huit autres résidents. Cela peut sembler intimidant en soi d'avoir autant d'opinions à traiter, mais ce n'est pas le cas. Je n'ai jamais eu l'impression qu'ils nous disaient comment faire quelque chose, en sachant que nous discutions surtout de travaux en cours - et qu'une approche autoritaire aurait eu pour effet de freiner nos expérimentations et notre développement. J'avais plutôt l'impression qu'ils nous demandaient de parler de notre travail afin de mieux comprendre d'où nous venions, ce qui nous fascinait, et puis en plus de cela : ils amenaient des idées, des références, toujours en offrant quelque chose de plus, sans rien imposer. Ils n’étaient pas spécialement "prudents" les uns envers les autres, mais tout simplement pas dominants. Ils étaient plus disposés à échanger des idées qu'à porter des jugements.

La résidence à WIELS m'a offert un endroit protégé, où pouvoir essayer des choses : écrire, faire des lectures, filmer, enregistrer des voix... Dans mon atelier, j'ai surtout travaillé sur mon film. J'ai tourné en Écosse pendant cette période, puis j'ai déballé les séquences et les enregistrements de voix à WIELS. J'ai commencé la résidence avec seulement une idée de film. Et tout au long de la résidence, j'ai joué avec ses fils, parfois en essayant de les nouer ensemble, et le plus souvent en défaisant les tissages et en repartant de zéro. Mais c'est précisément en partageant cette expérience de tâtonnement que j'ai trouvé mon point de départ. Après la résidence, le processus de réalisation s'est accéléré de manière assez significative. Je me suis réjouie de cette période d'expérimentation, et j'étais prête à tourner et à relier le tout. Heureusement, le moment de le montrer est arrivé avant que la crise sanitaire liée au Coronavirus ne mette fin à toutes les activités de groupe, comme les projections publiques. L’avant-première du film s’est tenue au Beursschouwburg en février, et mes trois mentors, ainsi que quelques collègues bruxellois, étaient là pour voir ce que j'en avais fait et pour me soutenir dans ce moment de vérité. C'était important pour moi de les avoir à mes côtés, ma famille WIELS, comme une petite communauté de liens forts qui s'était créée en si peu de temps. Et c'est une autre preuve de la générosité de ces mentors ; ne se contentent pas de produire le travail des résidents qui portent le label WIELS, ils s'intéressent vraiment à la pratique et à la personnalité de chaque résident.

Du temps, de l'espace, de la générosité, de l'encouragement, de la confiance et un esprit de communauté sont les termes qui, selon moi, décrivent au mieux ce que je retiens de cette expérience très spéciale.

Pourrais-tu nous en dire plus à propos d'Elephy - plateforme de production et de distribution pour le cinéma et les arts multimédia / audiovisuels basée à Bruxelles que tu diriges avec d'autres artistes, et de son fonctionnement ?

Elephy est une plateforme de production et de distribution basée à Bruxelles qui a été créée en 2018 par Chloë Delange, Eva Giolo, Christina Stuhlberger et moi-même. Nous étions toutes diplômées de KASK School of Arts de Gand, bien que dans des promotions différentes, et en dehors de l'école nous étions toutes amies, nous rencontrant indépendamment à différentes étapes de la vie. Nous avons décidé de nous réunir et de former une alliance afin de nous soutenir mutuellement et de soutenir nos pratiques en matière de réalisation de films et d'art multimédia. Nos pratiques sont uniques, mais elles se recoupent certainement : le portrait, le contact avec l'intimité, le travail seul ou en petites équipes. Nous travaillons sur nos projets individuellement, mais la plateforme nous réunit pour discuter de notre travail et de nos besoins en matière de production et de distribution. En créant notre organisation à but non lucratif, nous pouvons professionnaliser davantage nos pratiques et demander des subventions pour nos projets. Depuis sa création, nous avons produit et coproduit trois films, et d'autres sont actuellement en cours de réalisation.


Tout au long de l'année 2019 nous avons organisé et animé une série d'ateliers sur les aspects techniques de la réalisation de films, afin de renforcer les choix artistiques par un savoir-faire technique. Nous avons baptisé notre série d'ateliers Moving Image Atelier (MIA). Nos ateliers portaient sur le son (utilisation de la voix comme outil, enregistrements sur le terrain et microphones), la réalisation d'images (caméras, objectifs, lumière) et la post-production (montage, étalonnage, gestion des fichiers et flux de travail). Nous avons été soutenus par le Fonds Audiovisuel Flamand (VAF) et des partenaires locaux, tels que les lieux qui ont accueilli les ateliers (KASK School of Arts Gent, NETWERK Aalst, ARGOS, Q-O2, IMAL, Beursschouwburg). Ce soutien financier et logistique nous a permis d'inviter des artistes et des assistant.e.s techniques que nous admirions beaucoup, comme Sonia Pastecchia, Alex Reynolds, Luke Fowler, Margaret Salmon, Noski Deville, Dieter Diependaele, Lennert De Taeye et bien d'autres encore. Cela nous a également amenées à entrer en contact avec des studios bruxellois comme le Studio Charbon ou le Studio l'Equipe et leurs experts. Et en plus de faire progresser notre connaissance des possibilités techniques dans le domaine de l'image en mouvement, le plus merveilleux a été de rencontrer un grand nombre de personnes, des pairs, qui travaillent de manière similaire, indépendamment ou en petites équipes, à l'intersection du cinéma et de l'art. Nous avons la ferme intention de continuer à apprendre avec nos pairs et nos invités dans les années à venir.


La plate-forme ne dispose pas (encore) de fonds structurels à long terme, comme c'est le cas de plusieurs autres à Bruxelles. Mais à partir de nos projets de films ou d'ateliers, un pourcentage des budgets est re-investi dans Elephy : les frais de production, de présentation, les honoraires des conférenciers, les frais de projection, etc. Cela nous permet de payer notre studio, qui est situé dans le centre de Bruxelles, entre ARGOS et le Beursschouwburg, et d'autres frais administratifs. Cependant, il y a une précarité de fonctionnement dont nous sommes pleinement conscientes. Nous ne voulons pas être contraintes de produire d'une certaine façon, dans le but de maintenir Elephy à flot, car en tant que plateforme, elle est avant tout destinée à soutenir les pratiques artistiques. Récemment, nous avons reçu une subvention de fonctionnement de la VGC, ce dont nous sommes très reconnaissantes ; cela nous offre plus de moyens pour professionnaliser notre initiative et pour permettre aux projets artistiques de se développer avec le soutien de l'organisation et en toute liberté artistique.


Notre deuxième anniversaire arrive bientôt, en mai, et nous le fêterons probablement avec un verre de vin partagé en ligne (en confinement) ! Elephy a beaucoup de choses à célébrer : financement de projets, financement opérationnel, projections, conférences, ateliers, ancien.ne.s et nouveaux/nouvelles ami.e.s et allié.e.s, et bien d'autres choses encore. Pour moi, c'est avant tout un réel plaisir de travailler avec des femmes que j'admire tant sur le plan personnel que professionnel, et de voir toutes nos créations s'épanouir. Une excellente raison de lever notre verre ensemble !

   

 

Publié le 06 novembre 2020 14:40

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