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Fondation Pernod Ricard

Interview à Claire Moulene & Lilou Vidal

Interview à Claire Moulene, Responsable du développement culturel à la Fondation Pernod Ricard et Lilou Vidal, Commissaire invitée par la Fondation pour le Prix Pernod Ricard 2021 / 26 avril 2021

Avant tout, nous savons que cette année le Prix a changé de formule : voudriez-vous nous en toucher un mot, et nous expliquer en quoi consiste - sans jeu de mots - l'aventure "Bonaventure" ?

Claire Moulène : Le Prix Ricard, désormais Prix Pernod Ricard depuis que la fondation est placée sous l’égide du groupe international, est l’un des plus anciens prix d’art contemporain en France. Si ce n’est le premier. Il a récompensé des dizaines de jeunes artistes français ou installés sur la scène française. Des lauréates et des lauréats à qui nous avons notamment acheté une œuvre qui rejoint ensuite les collections du Centre Pompidou et que nous accompagnons depuis quelques années pour un projet à l’international. Mais aussi des centaines d’artistes nominé.e.s au fil des années et qui, ensemble, écrivent une histoire de la scène française. Au-delà de prix décerné, ce sont avant tout ces strates générationnelles qui nous intéressent, cette histoire collective plutôt que l’élection de l’une ou de l’un d’entre eux.

Nous réfléchissions donc depuis quelques mois à une formule plus juste, plus en adéquation avec nos valeurs, qui puisse par ailleurs offrir une alternative à ces effets de tabula rasa qui lassent tout le monde, un nom en effaçant un autre, à vitesse grand V. Comme nous sommes de grands fidèles, nous voulions retrouver dans notre prix cette idée d’un accompagnement, ou d’un compagnonnage donc, c’est le terme que nous avons choisi, avec les artistes invité.e.s par le ou la commissaire. Durand une année, en amont de l’exposition collective qui les réunit, nous fréquentons ces artistes dans des formats et des rendez-vous sur mesure qui leur correspondent individuellement – ce sont les cartes blanches qui prennent différentes formes : performance, conférence, invitation à une personnalité du monde des idées qu’ils souhaitent rencontrer, accompagnement sur une monographie etc. Cette première édition 20/21 s’invente en direct, avec la complicité de la commissaire invitée, Lilou Vidal. Et nous allons reconduire cette idée de compagnonnage dans les années à venir, tout en l’ajustant avec de plus en plus de précision mais aussi une grande souplesse.
 

Lilou Vidal : J’ai été invitée par Colette Barbier quelques semaines avant la crise pandémique qui s’est déclarée sur l’ensemble de la planète. La sélection des artistes ainsi que l’intention curatoriale du projet Bonaventure se sont dessinés au seuil de ce moment historique.

L’intuition des artistes, le titre de ce projet (lié aux pratiques spéculatives des arts divinatoires) semblaient prendre chaque jour un nouveau sens tant au niveau de leur écriture que de leur lecture. Loin de vouloir nous aligner aux ambitions prophétiques déferlant dans la presse, nous cherchions via la Bonaventure, un format alternatif pour fédérer d’autres modes de langages et de transmission. Ainsi l’articulation de ce projet conserve son intention initiale, mais un changement est advenu au coeur de sa définition et de sa mission. Ce ralentissement que nous avons vécu, nous aura permis de repenser sa temporalité et de conscientiser son format tout en imaginant de nouveaux scénarios alternatifs et attentifs pour cette nouvelle édition du Prix Pernod Ricard 2020-2021. Ainsi sont nées de nouvelles formules d’accompagnement et d’écoute au cas par cas, pensées pour et avec les artistes, Les Cartes Blanches et Radio Bonaventure, fruits d’une circularité d’imaginaire et de proposition individuelle créant un projet composite préfigurant tel un long processus collectif en devenir, l’exposition épilogue qui aura lieu en Septembre 2021.

Pour cette édition du prix, j’ai proposé à Colette Barbier, Claire Moulène et à tous les artistes nominé·e·s un nouveau format éditorial collectif de Radio Podcast (Radio Bonaventure). Ce projet de radio mené en collaboration avec Radio *Duuu s’étend toute l’année à travers différentes expériences discursives et alternatives des pratiques des artistes sous un format acoustique alliant des oeuvres sonores, des écrits réalisés pour l’oreille, des performances orales, des ambiances d’ateliers, des histoires inouïes, des rencontres en paroles et en lectures, des playlists musicales etc.

Suite aux premières semaines de confinement, ce projet de Radio Bonaventure m’est apparu comme un format idéal, tant par rapport à notre sujet que par cette situation inédite d’isolement que nous expérimentions les un·e·s et les autres. Aujourd’hui, la radio comme espace d’hybridité, de franchissement, et de connexion est redevenue une zone de rapprochement. La radio a joué un rôle fondamental depuis sa création comme espace d’éveil critique, pratique et politique comme en témoigne Walter Benjamin dans ses écrits radiophoniques rédigés pour la plupart entre 1929 et 1932 à un moment charnière de la République de Weimar.

Les penseur·euse·s et les artistes se sont intéressé·e·s très tôt à ce format, tant par le pouvoir incarnant sonore et vocal de la radio que pour sa qualité intrinsèque expérimentale et alternative liée aux premières interférences radiophoniques. Ce format radiophonique nous aura permis de trafiquer librement la circulation des voix, de nouveaux contenus et nouvelles trajectoires acoustiques selon l’approche respective de chaque artiste. Pour notre sujet lié à la Bonaventure, il s’agit aussi d’explorer le spectre radiophonique ainsi que la communicabilité de multiples langages.


Il s'agit d'une année de bouleversements pour la Fondation : déménagement dans des nouveaux locaux, changement de la formule du prix, nouveau magazine de saison, ouverture à des territoires de créations radiophoniques immatérielles (des nouvelles pratiques qui rapprochent nos deux institutions d'ailleurs!)

C.M : Pensée comme une boite à outils, la fondation Pernod Ricard décline désormais des formats et autant d’usages complémentaires les uns des autres (une exposition ou une rencontre pouvant nourrir un choix d’ouvrages dans la librairie, la librairie pouvant prolonger l’exposition en cours, le café pouvant accueillir un talk en plus petit comité autour d’un artiste etc.). Nous sommes très heureux de pouvoir disposer d’un lieu qui, tout en conservant une taille humaine (les espaces d’exposition d’environ 300 m2 nous semblent bien adaptés pour une exposition monographique ou une exposition de groupe réunissant de jeunes artistes), permet de reconfigurer sans cesse notre programmation. Avec son auditorium, son café, sa librairie / bibliothèque, un espace dédié à la performance que nous avons rebaptisé La Traverse (comme notre journal semestriel) et un très grand parvis semi-public, il permet d’imaginer toutes sortes d’invitations et d’expérimentations avec les artistes mais aussi tous les acteurs culturels avec lesquels nous avons envie de collaborer : des écrivains et poètes, des personnalités venues du spectacle vivant, ou du monde des idées et même des amateurs de cuisine puisque nous avons désormais la chance d’avoir un café ouvert en continu la journée, le Café Mirette, animé par de jeunes chefs qui ont déjà fait leurs preuves dans le 9ème arrondissement à Paris. Avec le journal La Traverse qui trace la programmation des six mois à venir et se constitue également un terrain de jeu supplémentaire pour les artistes, nous avions envie d’offrir quelque chose à nos visiteurs ou aux amateurs qui feraient une pause café dans le quartier. Il est gratuit, comme l’ensemble de notre programmation.


Comment cette métamorphose s'est- elle opérée et sur la base de quels constats, quelles aspirations?

C.M : Depuis deux ans déjà, l’idée qu’il était temps de changer de lieu revenait sans cesse. Cet espace que nous avions tant aimé - et les artistes avec nous -, nous en avions fait le tour. Surtout, nous avions envie d’un quartier plus vivant et d’un espace plus directement relié à la ville. L’occasion de rejoindre le siège de Pernod Ricard a été un déclencheur et nous avons donc rejoint le beau bâtiment de Jacques Ferrier, accolé à la Gare Saint-Lazare. Nous avons confié l’aménagement intérieur de nos espaces situes à la proue du bâtiment à l’agence NeM dont on connait la proximité avec le milieu de l’art. Être situé au sein même du groupe Pernod Ricard, grand groupe international, c’est une façon également d’apporter un appui supplémentaire à cette scène française que nous allons continuer de défendre et qui sera toujours au coeur de nos préoccupations.

Avec ce nouveau chapitre de la fondation Pernod Ricard, il s’agit pour nous de garder le meilleur de ce que nous avons fait jusque-là, cette grande proximité, notamment, que la fondation a su créer et entretenir avec les artistes, faire en sorte que cette nouvelle maison soit toujours la leur, et de nous tourner vers l’avenir en accompagnant ces artistes au-delà de nos frontières grâce au soutien des filiales du groupe, mais aussi au-delà du strict cadre de l’art contemporain en développant par exemple encore davantage notre programme de rencontres qui s’est doté cette année de deux nouveaux rendez-vous : « S’inspirer, respirer », animé par le journaliste Jean-Marie Durand qui réunit des experts venus des sciences sociales autour de débats à chaud (la cancel culture, le devenir du confinement, la post-vérité etc.) et « dans la bibliothèque de » conçu par le quotidien en ligne AOC. Parmi les premiers invités, Maylis de Kerangal, Achille Mbembe et Arnaud Desplechin qui nous ont ouvert les portes de leur extraordinaire bibliothèque personnelle.

La Fondation Pernod Ricard est aussi et avant tout un carrefour de professionnel.le.s, talents divers et variés, artistes, commissaires, collectionneur.euse.s d'art contemporain etc.., on en a la preuve évidente sur la couverture du numéro mars/juillet 2021 de "La Traverse" d'ailleurs, le semestriel de la Fondation. Comment toutes ces personnalités et ces différentes équipes collaborent et par quelles visions sont-elles portées?

C.M : C’est l’une des particularités, et sans doute l’une des forces de la Fondation Pernod Ricard : nous nous appuyons sur un réseau d’experts, commissaires, programmateurs qui nous aident à rester en alerte, ouverts à toutes les mutations tout en échappant à une forme de balkanisation de la scène où chacun défend son bout de territoire. C’est aussi pour nous une autre façon de soutenir cette fameuse scène internationale française comme nous aimons l’appeler, cet écosystème vivant où se côtoient des artistes, des curators, des théoriciens, des éditeurs etc.

Comment la sélection des artistes finalistes pour le Prix Pernod Ricard s’effectue -t-elle? Quels sont les critères qui se sont révélés déterminants dans les choix opérés, non plus donc par un jury mais par la commissaire indépendante nommée à la nomination des lauréat.e.s, Lilou Vidal, elle-même bruxelloise?

L.V : Ce nouveau format de Prix s’inscrit bien sûr dans un contexte de remise en question de l’héritage des Prix posant autant la question des critères de géographies, de parité et de genre. Il s’agit aussi de déjouer l’aspect purement compétitif en créant des espaces de visibilité autres pendant toute l’année, plutôt que ceux d’une seule exposition ponctuelle. Mais aussi ce tissage de contenus s’imbriquant les uns aux autres, tel que ce programme de Bonaventure que j’entrevois aujourd’hui avec du recul comme une sorte d’ouvrage collectif entre tous·tes ces artistes tandis qu’on s’approche de l’exposition finale prévue en Septembre.

Je me suis rendue compte en préparant ce projet de complicités intellectuelles et d’amitiés sans le savoir au préalable parmi ces artistes que j’ai invité·e·s ( qui se sont rencontré·e·s soit à l’issue de post diplômes, dans le cadre d’ artist-run spaces, des expositions ect..)

Ces artistes semblent aussi avoir défini leur pratique en bordure, en marge d’un certain système. Parmi les 9 artistes, que j’ai invité·e·s, quatre d’entre eux·elles seulement ont déjà une galerie, ils·elles ont des trajectoires assez atypiques et non linéaires (bien que certaines et certains commencent à bénéficier d’un réel soutien institutionnel).
Ces artistes semblent aussi très investi·e·s sur la question de la transmission en parallèle à leurs activités de plasticien·ne·s. Cela peut consister en des projets pédagogiques, des plateformes d’expérimentation, des workshops, mais aussi des programmes de soutien artistique prospectif. Concernant la question des critères qui se sont révélés importants dans ce choix, je dirais qu’on retrouve chez ces artistes des résonnances, des parentés, un lien discret qui n’est pas vraiment définissable ou discernable, mais qui les lie dans ce projet. Il s’agit d’une génération ayant un sens critique très aiguisé, traversée par des questions sociétales, identitaires, et planétaires en effervescence. Ces artistes questionnent autant l’histoire, la circulation des savoirs que les systèmes de production des oeuvres et des institutions (sous une approche de plus en plus écologique et décloisonnée).


La première vocation de la Fondation demeure d’accompagner l’émergence artistique française ; par le choix de promouvoir les démarches de Carlotta Bailly Borg et Tarek Lakhrissi, basé.e.s à Bruxelles, cela traduit-il le souhait d’appréhender cette création française dans sa dimension déterritorialisée et internationale?

L.V : En effet, comment définir l’inscription territoriale d’un artiste aujourd’hui, quand on est né·e ailleurs, qu’on vit en France ou inversement quand on est né·e en France et qu’on vit dans un autre pays (ce qui est mon cas en l’occurrence). Chacune et chacun de ces artistes ont un lien qu’il soit ponctuel, provisoire ou durable avec la France. Les scènes se déplacent et évoluent et ces déplacements sont vecteurs d’inspirations nouvelles, de frictions sans cesse renouvelées. La notion d’identité de l’artiste français·e reste un sujet assez timidement abordé en regard de la difficulté à définir clairement la notion d’appartenance.

La notion de territoire est un espace en évolution, aux frontières poreuses ouvrant la voie à des enjeux dépassant largement les géographies. Le dynamisme d’une jeune génération prend justement source dans la polyphonie de ses voix, de ses déplacements, de ses approches, et de ses langages, c’est je crois ce que témoigne la sélection des artistes nominé·e·s au Prix Ricard que l’on m’a confié cette année.

Comment avez-vous "survécu" à cette année de bouleversements globaux outre que spécifiques pour vous, entre mutation, reports répétés, digitalisation des contenus, contorsions d'agenda?

C.M : Comme beaucoup, nous avons d’abord cherché à nous adapter, cette fameuse résilience que l’on a tant vanté dans les premiers mois et qui nous a tous épuisés. Lors du premier confinement nous avons tout à la fois commencé à expérimenter des formats en ligne (je pense par exemple à ces performances de Charlotte Khouri ou de Laëtitia Badaut Haussmann qui ont changé leur fusil d’épaule pour concevoir des formats sur mesure à destination de nos laptops ou de nos smartphone) et dénicher de vieilles pépites qui sommeillaient dans nos archives sans pour autant être périmées : des entretiens croisés entre l’architecte Philippe Rahm et l’écrivain Philippe Vasset, entre Joëlle de La Casinière et Anne Bonnin, des tribunes d’Yves Citton ou de Cynthia Fleury etc.

Nous en avons également profité pour mettre l’accent sur notre programme de commandes de textes en ligne sur des artistes de la scène française grâce à notre plateforme Textwork tout en échangeant avec l’artiste Neil Beloufa sur un projet inédit de production d’œuvres spécifiquement pensées pour les réseaux sociaux. Puis, tout en mettant à profit cette période pour déménager et concevoir nos nouveaux espaces, nous avons petit à petit développer un système de captation filmée de nos conférences et notre exposition d’ouverture, conçue par l’artiste Bertrand Dezoteux qui depuis longtemps explore les passages entre le réel et le virtuel, a pris la forme d’un labyrinthe mental, aussi bien que physique, dans lequel on perd le sens des réalités tout en renouant avec une forme de fantaisie qui nous fait tant défaut aujourd’hui.


La Fondation Pernod Ricard
Située en plein cœur de Paris, dans le bouillonnant quartier Saint-Lazare, la Fondation d’entreprise Pernod Ricard bénéficie du mécénat pour l’art contemporain développé par la société Ricard depuis plus de vingt ans et s’inscrit désormais dans le giron du groupe international. La fondation a pour mission de soutenir la jeune scène française qui réunit des artistes français·e·s et internationaux·ales, installé·e·s sur notre territoire et d’accompagner leur développement sur la scène internationale.

Elle organise depuis plus de vingt le Prix Pernod Ricard qui récompense un artiste de moins de 40 ans par l’achat d’une œuvre offerte au Centre Pompidou et le soutien pour un projet à l’international. Depuis 2020, le Prix fondation Pernod Ricard se conçoit également comme un compagnonnage d’une année avec les artistes sélectionné·e·s par la ou le commissaire invité·e.

Pensée comme une boite à outils, la fondation Pernod Ricard décline des formats et autant d’usages complémentaires les uns des autres (une exposition ou une rencontre pouvant nourrir un choix d’ouvrages dans la librairie, la librairie pouvant prolonger l’exposition en cours, le café pouvant accueillir un talk en plus petit comité autour d’un artiste etc.). Construite autour d’un parvis semi-public, elle compte des espaces d’expositions, un auditorium, un espace hybride dédié à la performance, une librairie-bibliothèque pensée avec la complicité d’After 8 books et un café ouvert en continu qui contribue à en faire un lieu de rendez-vous convivial et chaleureux.

Avec un programme entièrement gratuit, elle vise à rendre la création actuelle accessible à toutes et tous et accueille tout au long de l’année quatre expositions collectives et monographiques par an ainsi que des rencontres, lectures, performances et autres rendez-vous qui explorent les sources exogènes de l’art contemporain : littérature et poésie, sciences sociales etc.

Interview de Sara Anedda 

31 décembre 2018 > 30 septembre 2021
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