ENTRETIEN - WIELS

Quel est selon vous ce qui tracerait l’identité de WIELS et le singulariserait dans la constellation immense des institutions d’art contemporain ?

WIELS est un lieu pour les idées innovantes et les pratiques créatives, comme le montre la programmation d’expositions ambitieuses. L’objectif est d’enrichir le débat, d’ouvrir de nouvelles perspectives et de stimuler les sens. Pour cela, nous sommes attentifs aux changements et trans-formations de la société, nous pensons de manière critique et favorisons la curiosité intellectuelle, toujours par le prisme des arts visuels. WIELS est situé dans un bâtiment remarquable, une ancienne salle de brassage de l’an 1930, un exemple du patrimoine industriel moderniste utopique. Devenue une institution d’art – monumentale dans son archi-tecture mais conçue à l’échelle humaine – WIELS réunit présentation, production, soutien et médiation en un seul lieu. 

WIELS expose des artistes belges et internationaux, aussi bien des créateurs. trices. émergent.e.s que des signatures identifiées, à travers un programme de plu-sieurs expositions annuelles, monographiques, collectives ou thématiques. Comment les choix de programmation s’opèrent-ils, d’une part entre la direction artistique et l’équipe de curateurs et d’autre part, qu’est-ce qui motive la pondération entre les expositions dédiées à des figures internationales et des artistes basé.e.s sur le territoire national ?

La mission est de présenter l’art contemporain innovateur au public, qui est très divers et va des écoles du quartier de Forest au voyageur inter-national, en passant par l’amateur de culture ou l’étudiant et chercheur en art. En visitant WIELS, vous verrez le mélange de publics qui fré-quentent les expositions. Cette diversité reflète et influe la programma-tion, qui va des pratiques expérimentales aux plus confirmées, d’artistes émergents aux grands « noms » de l’art contemporain, le tout présenté avec un twist. Malgré sa solidité, le bâtiment nous offre beaucoup de flexibilité et la possibilité de concevoir des expositions ou des instal-lations à l’échelle muséale, tout en travaillant à la vitesse (et avec les budgets) d’un centre d’art. Le choix de programmation est fait par la di-rection artistique en discussion avec l’équipe curatoriale, et se compose avec un œil sur les pratiques innovantes et engagées. La programma-tion est également un télescopage entre la scène locale et internatio-nale. Une manière de montrer les liens entre enjeux globaux et locaux, le glokal, de ne pas oublier les particularités tout en mettant en avant ce qu’elles peuvent avoir de commun, d’universel. Et puis de proposer un focus sur des scènes artistiques de parties du monde qui sont trop souvent oubliées. 

Les modalités de fonctionnement de WIELS contribuent-elles à vous distinguer des autres institutions bruxelloises ?

WIELS est avant tout initié par des amateurs d’art. Aujourd’hui le centre est financé par les pouvoirs publics (des deux communautés linguis-tiques et de la Région), mais nous générons la moitié de nos revenus via le mécénat et la vente de billets. Un modèle mixte donc qui, inspiré par celui des pays anglo-saxons, est précurseur à Bruxelles, et plus large-ment en Belgique. Ne pas dépendre d’une seule autorité publique donne une grande indépendance, agilité, fluidité et multilinguisme, des aspects qui sont aussi caractéristiques de la ville dans laquelle nous avons nos racines, Bruxelles, mais cela va de pair avec une plus grande incertitude due à ce reflet du multiculturel de la région.

À l’instar de ce que pratiquaient des institutions phares comme le PS1 à New York ou ce que pratique encore DAAD à Berlin, expositions et résidences cohabitent éga-lement au WIELS ; quelles sont les urgences, selon vous, qui imposent d’arbitrer entre les nombreuses demandes de résidence ? Quels sont les traits de démarcation de vos résidences et comment ce programme de résidence a-t-il évolué ? 

La particularité du programme de résidences du WIELS est cette volonté profonde de laisser de l’espace aux artistes pour grandir dans leur pra-tique, leur réflexion, leur réseau et ce au sens propre comme au figu-ré. En effet, WIELS propose chaque année à environ 18 artistes de venir s’installer pour 6 mois dans 9 studios situés au cœur du bâtiment ; de se réunir chaque semaine avec des artistes mentors ; de visiter d’autres espaces et de faire l’expérience de l’échange avec le public lors d’une soirée de présentation de leur pratique ou, s’ils le souhaitent plus tard, d’une présentation de leur travail dans notre Project Room. Un autre point fort du programme sont les nombreuses collaborations dévelop-pées avec des institutions à travers le monde entier, afin que des ar-tistes originaires d’Afrique, d’Asie, ou d’ailleurs puissent enrichir le pro-gramme et les processus de réflexion. 
Le programme de résidence était conçu depuis le début du projet WIELS et – au début – il s’agissait d’ouvrir le caractère fermé de la scène ar-tistique locale à l’international, d’orienter l’institution sur la création et la pratique artistique et pas seulement sur des présentations et expo-sitions, et de créer ainsi un réseau de jeunes artistes autour de l’insti-tution. En 2007, quand le WIELS a été ouvert, la ville n’était pas le ca-talyseur pour des plasticiens comme on le décrit actuellement. Depuis, la situation a changé et on voit que de jeunes artistes européens sont de plus en plus attirés par Bruxelles. Ceci pousse à élargir le réseau en travaillant avec des institutions non-occidentales. Il y a cette année, par exemple, une première collaboration avec le Japon et le Pérou. 

L’ancrage de WIELS dans une ville comme Bruxelles mais également dans un territoire comme la commune de Forest - poreuse et multiculturelle – constitue-t-il un déter-minant dans votre action ?

Évidemment, à l’image de Forest ou de la région de Bruxelles en géné-ral, notre programme est multiculturel « en pensant à la différence », et basé sur les échanges et les opportunités que peuvent offrir les ren-contres. De par les discussions et les réunions entre des scènes artis-tiques venues de Belgique et du monde entier et des pratiques parfois très variées de nouvelles perspectives, des regards et des idées nou-velles éclosent. Précisément l’objectif du WIELS est, en termes de pro-grammation et de public, d’être à la hauteur et le reflet de l’ambition qui devrait inspirer la Capitale de l’Europe, fonction qu’occupe la région de Bruxelles, et de ne plus être cloisonnée par les divergences nationales et linguistiques qui ont occulté les esprits depuis trop longtemps.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le réseau international de WIELS ? Des exposi-tions comme celle récemment portée à Shanghai - « Convex / Concave : l’art contem-porain belge » - par WIELS, ont-elles vocation à se renouveler ? 

« Convex / Concave » a constitué une excellente opportunité de mettre en avant le travail d’artistes belges au niveau international. 
Ce genre d’exposition - pas courant dans nos missions – a été sollicité par nos partenaires publics. 
Le projet développé a poursuivi la logique de « catalyseur » d’échange d’idées et d’expériences entre la scène nationale et locale et la mondia-lité, une mission dont WIELS avait déjà été chargé à l’occasion du projet interdisciplinaire « Indiscipline » au Palais de Tokyo en 2016. Les cura-teurs et l’équipe de WIELS gardent un œil sur l’actualité internationale et un esprit curieux et ouvert sur le monde, ce qui mène quelques fois à des projets inattendus. 

Le CWB Paris accueillera dans les prochains mois – dans le cadre de différents vo-lets de sa programmation – trois artistes qui ont été résidentes à WIELS ces der-nières années : Saddie Choua, Amélie Derlon Cordina et Rebecca Jane Arthur. Quels aspects particuliers de leur travail ont saisi l’intérêt de WIELS ? 

Toutes les trois artistes prennent comme point de départ de leur tra-vail une position très personnelle vis-à-vis d’une certaine conception du documentaire, des témoignages factices, des récits connectés avec leurs origines. Elles sont capables de transformer ces contenus « privés », af-fectifs et individuels en des propositions filmiques fortes, qui – chacune de sa propre façon – se révèlent engagées et critiques. Nous sommes très fiers de les avoir eues en résidence à WIELS et nous continuons à suivre leurs pratiques et leurs parcours.

Entretien réalisé par Sara Anedda – mai 2020
 

Publié le 06 novembre 2020 15:10

Facebook Twitter Partager