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Entretien avec MAURO PACCAGNELLA

« Agir avec des questionnements qui mettent le corps au centre »

N’en déplaise aux conventions, Mauro Paccagnella aime les corps vieillissants : c’est leur fragilité et leur sincérité qui fait leur beauté. 
À plus de 55 ans, l’artiste en témoigne régulièrement sur les plateaux. Sa compagnie Whooshing Machine fête ses 23 ans en janvier. Pour marquer le coup, avec l’humour qu’on lui connait, il a imaginé Woosh DELUXXIII, un programme excessif de spectacles, concerts, installations et projections à découvrir au Centre Wallonie Bruxelles, à Paris. 

Propos recueillis par Léa Poiré, du magazine Mouvement

Pour Woosh DELUXXIII, le programme que vous avez imaginé au Centre Wallonie Bruxelles à Paris, vous êtes parti d’un constat : le virtuel occupe une place de plus en plus importante dans nos vies.  Comment revenir à un autre type de présence ?
 

« Depuis le confinement, beaucoup de vidéos de spectacles ont été diffusées et partagées. C’était beau, fort, mais c’est aussi devenu du sparadrap. Peut-être que c’est mon âge 
qui me fait dire ça, mais faire un truc devant son écran, ce n’est pas la solution pour moi. D’autant plus que la tendance est déjà à la digitalisation. Il me semble très important de récupérer le corporel. Notre métier, c’est le vivant. Et là, en tant qu’artistes du spectacle, on est en train de mourir. Je ne dis pas qu’il n’y aura plus de théâtre après nous ; mais cet arrêt forcé risque de nous couper l’envie de continuer. Là, par exemple, je suis en pantoufles et je n’ai pas la stimulation juvénile pour me motiver à faire de pompes à la maison. Même si on ne sait pas ce qu’il va se passer en janvier, car on vit maintenant sur des sables mouvants, il faut saisir l’occasion de venir faire ce programme avec les copains parisiens. La soirée d’ouverture au CWB sera forcément un peu particulière : qu’est-ce que ça veut dire être là, à Paris ? Quel sens ça a de faire ce pot-pourri de spectacles, vidéos, installations, concerts ? Ce sera sûrement un excès de vitalité dans des corps qui en ont moins qu’avant.
 

C’est aussi l’occasion de fêter les 23 ans de la compagnie que vous dirigez, Wooshing Machine, qui regroupe des chorégraphes, des danseurs, musiciens, cinéastes, comédiens, plasticiens, poètes... Quel état d’esprit vous réunit depuis 1998 ?
 

« On devait fêter nos 20 ans, puis tout s’est décalé. Mais fêter ses 23 ans, c’est beau aussi ! Avant Wooshing Machine, je faisais partie du collectif Un œuf is un œuf. Puis j’ai rencontré Didier Casamitjana, un percussionniste, et on a commencé comme ça : lui, moi, un graphiste, un éclairagiste. On est comme des vieux rockeurs, avec des esthétiques ancrées dans les années 70-80, un peu vieillottes, un peu pop, un peu de travers. Wooshing Machine est une compagnie qui centrifuge, qui macère, qui lave plus ou moins bien. Résultat : les gens voient dans ce projet une sorte de nébuleuse. Ce n’est pas très net. D’un point de vue commercial c’était vraiment raté. Mais peu importe, on a un espace de liberté qui n’a pas besoin de rassurer les marchés. Et puis un « Whoosh » c’est un son, une onomatopée. Parfois, je me dis que ce n’est pas du tout un nom pour une compagnie de danse !
 

D’ailleurs, vous avez toujours été un peu « à côté » du monde de la danse contemporaine. Est-ce par choix ?
 

« Je suis arrivé à l’art par hasard. Jusqu’à mes 17 ans je jouais au football et un copain m’a incité à faire un cours de danse, car j’aimais m’éclater dans les fêtes. Ça m’a plu de pouvoir travailler différemment avec mon corps, de pouvoir l’étudier. J’ai d’abord travaillé avec une compagnie néoclassique en Italie, mon pays d’origine, puis j’ai eu besoin de voir ailleurs et je me suis installé à Bruxelles, où j’ai refusé le contrat proposé par Anne Teresa de Keersmaeker. Ça a peut-être ruiné ma carrière, mais je voulais surtout monter mes petits projets. Je reste quand même quelqu’un qui n’est pas éduqué à l’art, qui n’a pas fait d’école, alors le monde de la danse, je l’ai toujours côtoyé avec une certaine distance. Ce n’est pas mon domaine. Je suis plutôt du genre à agir avec des questionnements qui mettent le corps au centre.
 

À vos spectacles, on rit beaucoup. Quel est pour vous le rôle de l’humour dans les arts vivants ? 
 

« C’est peut-être pour ça qu’on a été écarté de la danse contemporaine, rire ça ne se fait pas trop dans ce champ ! L’humour c’est une petite brèche, une petite valve de sécurité que tu ouvres de temps en temps pour insuffler un peu d’oxygène dans l’art et la vie. L’humour de la compagnie est lié aux gens qui la font. 
Celui d’Alessandro Bernardeschi, mon collaborateur de longue date, est pointu, politique, issu de la culture gay, communiste, rouge et engagé. Mon humour à moi est presque clownesque. Quand j’essaye d’être sérieux ça ne marche jamais ! Ça fonctionne parce qu’on se met nous-même en péril. J’aime bien me dire qu’on est seulement de passage : on peut traiter de sujets importants, sérieux, mais on reste petits.
 

Votre pièce Happy Hour co-créée en 2015 avec Alessandro Bernardeschi est un best-seller de la danse contemporaine, qui a tourné plus de 100 fois. D’où vient ce succès ?
 

« Pour cette pièce on s’est dit : pourquoi ne pas se faire un cadeau pour nos 50 ans, pour nos 100 ans à deux ? Quel risque on court à notre âge ? De l’occasion, du petit défi, du hasard, des zigzags, il est sorti une grande complicité. C’est une valeur importante pour moi, même d’un point de vue esthétique. Mais le succès de cette pièce nous a surpris. C’est la seule, hormis la toute première pièce de la compagnie, que l’on a vraiment montée sans argent. Ce qui questionne tout de même le système de production en général. Mais au-delà de ça, c’est une œuvre qui, née d’un élan, est faite de mémoires personnelles, de nos deux visions qui s’imbriquent l’une dans l’autre, sans conflit, avec légèreté. On a ensuite poursuivi ce travail dans une trilogie de la mémoire.
 

Après El Pueblo Unido Jamás Será Vencido en 2018, Closing Party (arrivederci e grazie), prévue pour janvier, est la dernière pièce de cette trilogie. Est-ce un adieu ?
 

« Si on continue comme ça, à décaler la première qui devait avoir lieu en mars, ça va surtout devenir une œuvre posthume ! Quand je pense à Closing Party, j’ai envie de pleurer. C’est un déchirement de ne pas l’avoir encore jouée. Cette pièce est un hymne d’amour à la vie, aux choses qui t’ont formé, qui ont laissé des traces. C’est une pièce qui doit exister pour mourir, mais c’est moins un acte d’adieu qu’un acte de remerciement à l’art, à nous-mêmes, à notre liberté. Avec Alessandro, on s’est demandés : Qu’est-ce qu’on laisse ? Il reste la vigueur de la mémoire, du vécu, un espace poétique où le corpsse vide de la matière vive. Quand je parle de matière, c’est physique. On est une combinaison parfaite de molécules qui savent exactement où se placer, comment faire un geste et non un autre. Cette perfection me fascine à chaque fois et est déterminée par tous les stigmates : le parcours, l’histoire, les langages, les rencontres, les blessures, les amours, les burn- out, les vomis…
 

Ça fait quoi de vieillir pour un danseur ?
 

« Je témoigne avec mon corps : je suis sourd d’une oreille, j’ai un genou complètement défoncé, j’ai la jambe tordue, je suis en invalidité permanente. Mais, même si je me demande parfois ce que je fais encore sur une scène, j’adore le rapport au plateau. Plus on vieillit, plus on arrive à être sincère dans ce rituel. Le corps vieillissant est d’une beauté extrême, parce qu’il est fragile. 
Nous avons tous besoin de reconnaitre la valeur de la fragilité, pas d’un point de vue artistique ou politique, mais pour ne pas nier la présence des corps. Il nous faut regarder le corps qu’on a en face de nous et pas un autre, pas le corps en général. C’est aussi le travail que je mène avec les amateurs, des gens qui aiment être là. À la fin, il n’est plus vraiment question de gestes, mais de présence : assumée, sans besoin de se cacher, sereine, légère, éphémère, mais digne.
 

Avec le plasticien Éric Valette, vous proposez une sorte de training à la fragilité sous forme d’installation vidéo. 
 

« F.T.I. – The Fragility Training Institute, est une sorte de conférence sur la fragilité, mélangée avec des actes de danse, des gestes, des lectures de textes. Pour y assister, les spectateurs se réunissent autour d’une grande table, avec des casques-audio et devant une télé. Dans cette installation, on se moque de toutes les pratiques de bien-être tout en mettant en exergue ce que le capitalisme fait à nos corps. L’économie culturelle, par exemple, nous oblige à nous projeter constamment à deux ou trois ans. C’est compréhensible bien sûr, mais ça veut dire qu’on est tout le temps un peu distancié de l’ici et maintenant, de l’erreur, de l’accident. On court toujours derrière notre image. C’est pour cela que je reviens à la pratique du corps, dans toute sa fragilité, pour tenter de réduire cette distance-là. »
 

Quotes : 

« On est comme des vieux rockeurs, avec des esthétiques ancrées dans les années 70-80, un peu vieillottes, un peu pop, un peu de travers. Wooshing Machine est une compagnie qui centrifuge, qui macère, qui lave plus ou moins bien. »µ

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