arrow separator Lettres

ENTRETIEN AVEC GILLES COLLARD

Vous dirigez le Master d’écritures contemporaines à La Cambre… Master qui était initialement un atelier dont vous avez été le fondateur. Le « creative writing » 
(écriture créative) est née aux États-Unis dans les années 30. Or, en Europe, et en particulier en France et Belgique, ce n’est qu’au cours de la dernière décennie que des formations universitaires se sont emparées du sujet. En effet, les territoires européens (la France, l’Allemagne, la Belgique) ont hérité d’une tradition roman-tique quant au statut de l’auteur.trice : celui-ci/celle-ci est un être inspiré qui n’a pas à apprendre l’écriture ; celle-ci lui est procurée comme un don presque divin. C’est une pensée qui est encore très ancrée dans certains milieux culturels. Avez-vous rencontré des résistances, des levées de boucliers lorsque vous avez ini-tié cette formation ? Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé votre envie de dévelop-per un tel projet et comment vous avez pu mettre les démarches en œuvre ? 


GILLES COLLARD
Cela a été une grande chance de pouvoir initier l’atelier des écritures contemporaines avec Caroline Mierop qui dirigeait La Cambre à l’époque et qui commençait à entamer une réflexion sur la place de l’écrit et de la création littéraire dans une école d’art. Je menais de mon côté une réflexion assez semblable sur la circulation des textes à partir de la revue Pylône que je dirigeais depuis bientôt quinze ans au contact des écrivains mais aussi de nombreux artistes. Il y eut - et je crois que c’est assez rare pour le souligner - quelque chose d’extrêmement limpide dans la construction pas à pas de cet atelier, et c’est un bonheur que cette logique se poursuive aujourd’hui avec les mêmes convictions, le même engagement et un pertinent souci de renouvellement par Benoît Hennaut et l’équipe de l’école qui a permis que ce qui n’était au départ qu’une formation continue devienne un Master en bonne et due forme, faisant de l’écrit une pratique légitime à part entière aux côtés d’autres, plus historiques, au sein d’une école d’art. De la même manière, Nathalie Skowronek a rejoint l’aventure avec une rare évidence tout comme, je dois le dire, l’ensemble des professeurs et intervenants qui ont cru, en me faisant confiance, en ce vœu gentiment utopique : créer, comme on crée un revue ou une maison d’édition, une sorte de lieu laboratoire portant une réflexion sur la littérature et une production de textes initiés par chaque étudiant. De plus, pour répondre à votre question qui comprend également des aspects de « faisabilité », il faut souligner que d’entrée de jeu nous avons eu le soutien des pouvoirs publiques qui furent essentiels et qui ont donné le sentiment de com-prendre très rapidement les enjeux qui se placent au centre de cette formation pionnière, tout comme celui de la Fondation Bernheim qui fut irremplaçable pour la réussite de notre aventure et en a garanti son ac-cès en limitant les contraintes financières.  

Pour répondre à l’autre partie de votre question, ce qui fut probable-ment à l’origine de cette démarche, pour le coup, c’est le refus de la vision romantique dont vous parlez. N’a-t-elle jamais existé ? Ne fut-elle pas une vaste illusion entretenue pour conforter une idée de la littéra-ture aussi vaine que stérile ? Celle-ci, à mes yeux, n’est pas une vague zone de l’esprit, un supplément d’âme au monde, mais un ensemble de gestes qui s’inscrivent dans une époque. Le geste de l’écrivain, bien sûr ! Mais il n’existerait pas, et n’a jamais existé d’ailleurs, même dans le meilleur des XIXe siècle fantasmé, sans des gestes relais, tout aussi créatifs bien souvent, accomplis par les libraires, les directeurs de re-vues, les éditeurs, les correcteurs et les traducteurs, les lecteurs, mais aussi les imprimeurs et les graphistes. J’ai toujours considéré que les formes de l’art, comme la vie des idées, ne pouvaient exister sans un ensemble de supports, des infrastructures qui les façonnent, les font exister dans la société et nous intiment par conséquent de les interroger car ils ne sont jamais neutres. Aussi, j’ai pensé à ce nouvel atelier, qui se transforme donc l’année prochaine en un véritable Master, sanctionnant la réussite de quatre années d’essais et l’acceptation dans le monde académique et administratif de l’écriture comme un art « contemporain » à part entière, de la même manière qu’une revue par exemple, c’est-à-dire comme un abri, un lieu où un usage de la langue et du texte soit pos-sible, aux côtés d’autres pratiques artistiques qu’une école comme La Cambre déploie dans sa vingtaine de formations. Je n’ai jamais cru que l’écriture s’enseignait, ou qu’il y aurait des techniques pour stimuler la créativité. Par contre, il existe des lieux propices au travail, à la concen-tration, à l’échange, à l’écriture et à la lecture, au partage avec des écri-vains, des éditeurs etc., un lieu d’émulation, une maison où chacune 
et chacun peut trouver de quoi nourrir son travail et les relais dont je parlais. J’aime ramasser la chose en une formule : écrire ne s’apprend pas, mais un texte ça se travaille. L’outil pédagogique, le modèle à la fois historique et actuel de La Cambre sont à ce titre exceptionnel pour développer une telle conception qui vise à tirer par la logique d’atelier le meilleur de la singularité de chaque étudiant. Ouvrant ce nouveau Master, c’est tout une vision de la pratique de la littérature qui cherche à s’animer, souhaitant innerver aussi tout un secteur professionnel sous un angle certes artistique, mais également critique, économique et po-litique. Puisque nous sortons d’une période qui a permis de remettre 
à l’avant plan la question essentielle du statut des auteurs et a fortio-ri des écrivains, j’y vois aussi une réponse très simple, voire évidente. Ouvrir une filière académique comme celle-ci, c’est aussi quelque part contribuer à légitimer ce que le politique n’avait jamais voulu considérer comme un métier, un statut. 

Qu’est ce qui, selon vous, contribue à l’attrait en faveur d’une institution comme la Cambre ? 

G. C.
Son histoire porte en elle, depuis la création de l’école par Henry Van de Velde, tout un héritage du Bauhaus dont, pour le dire trop brièvement ici, un des traits majeurs est le refus du partage entre les anciennement nommés « beaux-arts » et « arts appliqués », avec une promotion du tra-vail en atelier qui sous-tend cette non séparation. Je crois que cette his-toire oblige l’école sans arrêt, au regard des déplacements que produit le champ de l’art, à interroger cet héritage, et, par cette interrogation, à ne jamais rester statique, sachant que les chefs d’ateliers jouissent aus-si d’une grande autonomie qui contribue à un travail d’une qualité rare avec les étudiants. Plus spécifiquement, concernant le Master textes et création littéraire, l’attention est largement portée sur le projet de l’étu-diant, le texte, le livre qu’il souhaite singulièrement faire aboutir pour le faire vivre après l’école. Le cadre pédagogique de l’école permet de déployer pour ce faire aussi bien un ensemble de cours professés princi-palement par des écrivains et des éditeurs, belges et internationaux, que des moments de lectures critiques des textes en chantier pour trouver leur meilleur achèvement, sous forme de livre ou parfois même sous des formes d’expressions plus en rapport à la scène ou d’autres régimes d’exposition.

Existe-t-il des typologies, des sortes de profils-types parmi les étudiant.e.s que vous recevez chaque année ? 

G. C.
Non, et c’est une chance, nous obligeant aussi à chaque rentrée à com-poser une « classe » en auditionnant et en lisant de très nombreux can-didats, portant chaque fois une esthétique, un univers différent, pour arriver à traduire un certain équilibre qui permette le meilleur travail. 

Quels liens le master de La Cambre développe-t-il avec les réseaux de formation en France ?  

G. C.
N’étant pas si nombreux, chacun avec ses spécificités essaie dès que la chose est possible de penser des aventures temporaires communes comme des workshops ou des moments de présentation des travaux, à la manière dont vous le faites avec Labo_DEMO. De plus, Laure Limongi, qui dirigeait la formation au Havre et qui rejoint maintenant l’École d’art de Paris-Cergy, ou Lionel Ruffel, un des piliers du Master de création littéraire de Paris 8, sont des personnes que je connais depuis de nom-breuses années, liés par le travail et l’amitié. Il faut également mention-ner indiscutablement tout ce qu’a réalisé François Bon à l’École d’art de Paris-Cergy, avec laquelle chaque année nous organisons des échanges. Et puis, pour dire à quel point ces formations sont complémentaires, j’ai eu une étudiante à La Cambre qui est ensuite partie au Havre, et in-versement, il y a deux ans, un étudiant qui avait fait le Havre et qui est ensuite venu chez nous, une autre étudiante de La Cambre a prolongé son parcours à Paris 8… Ce sont des circulations très intéressantes dont il faut se réjouir et qui surtout, toutes à leur manière à travers les diffé-rents cursus, contribuent à modifier le paysage de la littérature.

Que représente, selon vous, pour les étudiant.e.s du master, la possibilité d’avoir une scène de diffusion à Paris, telle que l’est celle du Centre ? 

Quelque chose d’essentiel ! Ce que vous avez mis en place l’année der-nière notamment le fut avec prévenance et conviction. Tout le monde s’accorde à le dire : ce fut une sacrée réussite ! Nous rejoignons aussi un autre déplacement très intéressant qui s’est produit ces dernières années et qui se rapporte à ce qu’il est convenu d’appeler la littérature hors livre, que Lionel Ruffel, avec d’autres, a beaucoup travaillé et qui se déploie aussi avec des initiatives très importantes comme le Festival Extra !, conduit par Jean-Max Colard. Toute une jeune génération trouve dans ces points de rendez-vous qui dépassent l’attente de la simple lec-ture, un lieu de recherche et d’expression de nouvelles manières de faire littérature en dialogue avec des publics et d’autres artistes. Un dialogue qui était beaucoup moins visible il y a quelques années encore. Vu de Bruxelles, le CWB, et le travail que vous y menez, sont à cet égard irrem-plaçables car vous n’êtes pas dans une simple logique de partenariat ou de relais promotionnel d’une certaine création nationale mais aussi une réelle force de proposition et de production qui contribue à la recherche de nouvelles formes, que ce soit avec des écoles et/ou avec votre voi-sin Beaubourg. D’ailleurs, j’imagine que vous y avez déjà songé, mais ce serait bien que ce qui se fait chez vous, par un étrange retour, s’organise également à Bruxelles, à Kanal par exemple. Ce serait précieux, je crois, pour la scène « bruxelloise » et serait d’autant plus pertinent qu’elle aurait des retombées en France. Nous rentrons là dans un autre débat, mais il y a tellement de choses à dire et à faire sur ce rapport France/Belgique, dont les « lettres » constituent une sorte de révélateur privilé-gié, et qui a très souvent, et historiquement, été mal lu par certaines au-torités et donc mal soutenu. Donc bravo à vous, et longue vie au CWB ! 

Entretien réalisé par Marie-Eve Tossani – mai 2020

Septembre > Décembre
Facebook Twitter Partager

Voir aussi