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Entretien avec Esther Hoffenberg

1/ Comment est née l'idée de ce premier film documentaire ?

Quand j’ai rencontré Myriam Abramowicz à Bruxelles, elle projetait d’écrire un livre sur les gens qui avaient sauvé des juifs en Belgique, comme ses parents. Myriam m’a proposé de rencontrer avec elle le père Capart, qui avait accueilli 58 enfants juifs dans le réseau de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). L’engagement et la modestie du père Capart m’ont marquée, et rappelé que mon père, Sam Hoffenberg, avait lui aussi été caché par une Résistante polonaise, Frania Sadowska, après la liquidation du ghetto de Varsovie. 

En tant que française marquée par « Le chagrin et la pitié », il m’a semblé très important de raconter l’histoire de la Résistance belge que je découvrais, presque 40 ans après la guerre, et j’ai proposé à Myriam de l’aider. Sa grande amie Renée Miesse, nous a lancé, comme un défi : « pourquoi ne feriez-vous pas un film ensemble ? ». Myriam avait travaillé dans l’édition à New York, elle était douée pour la photographie, j’étais passionnée d’histoire et j’aimais écrire. Nous étions complémentaires. À Bruxelles, mes meilleurs amis étaient les cinéastes Samy Szlyngerbaum et Boris Lehman, deux talents singuliers à qui je dois mon initiation au cinéma et bien davantage. 

2/ Comment s'est déroulé le tournage ?

Sans la moindre expérience, nous n’avions aucune chance d’obtenir un financement préalable. Nous avons donc « engagé » une équipe qui a accepté de nous faire crédit en attendant les futurs subsides. Nous ne doutions pas que la qualité des rushes allait convaincre les décideurs. Innocence des commencements, nous avions foi dans notre histoire. Je me suis inscrite comme productrice indépendante au Registre du commerce de Bruxelles, c’était facile sur le papier, mon père a accepté de financer l’achat de la pellicule Kodak 16mm, noir et blanc, et le tournage a pu commencer. 

Plusieurs amis, Renée et Yvonne Miesse, David et Simone Susskind, Charles Knoblauch nous ont soutenues très chaleureusement. Était-ce notre façon de faire, hors normes, la force d’un sujet encore jamais abordé ? Notre enthousiasme était communicatif, et l’ambiance joyeuse. Jean-Noël Gobron à la caméra, Richard Verthet au son, et Dominique Loreau, élève d’Henri Colpi à l’Insas en montage, était scripte sur le tournage, les discussions étaient animées. Une grande difficulté était de mener à la fois le tournage et la recherche de financement.

La rencontre avec Maurice et Esta Heiber a été décisive pour orienter le film autour du sauvetage des enfants juifs dont ils ont été des acteurs essentiels. La limite de 15 heures de rushes nous dictait une grande rigueur dans la préparation des tournages.  
Il importait que nos choix permettent de construire un récit le plus complet possible par les témoins eux-mêmes, avec un minimum de commentaire. Pari tenu.
 

3/ Votre film évite tout pathos, qui aurait nuit au propos. Cela tient certainement au montage de Dominique Loreau et à l'œil avisé de Henri Colpi?

L’apport d’Henri Colpi a d’abord été son écoute, sa confiance, son immense sensibilité pour un sujet qui le touchait personnellement. (Je n’ai vu que bien plus tard son magnifique film Une aussi longue absence, Palme d’or à Cannes 1961). Colpi est venu deux fois au montage, il nous a parlé dramaturgie, nous a aidées à trouver la place du témoignage des enfants cachés. Le récit historique a été construit pas à pas avec Dominique Loreau pendant les six mois qu’a duré le montage.

La musique, composée et chantée par Neige, chanteuse de rue que nous avons enregistrée à Bruxelles, apporte une note sensible, inspirée par le thème de l’arrachement des enfants à leurs parents. 

4/ Quel a été l'impact du film en 1980 ? A-t-il été fondateur dans votre parcours de productrice de documentaire de création ?

L’émotion a été très forte à l’avant-première à Bruxelles, en présence d’un très grand nombre d’anciens enfants cachés, de Résistants de tous bords, sans oublier Marceline Loridan, venue exprès de Paris. Nous avons ensuite été invitées à présenter le film au Roi Baudouin et la reine Fabiola au château de Laeken, une séance intime inoubliable.

Ensuite, le passage à la RTBF (il n’en reste hélas aucune trace) dans l’émission « l’écran-témoin », fin 1980. Le standard était dépassé par le nombre d’appels téléphoniques : d’anciens enfants cachés cherchaient à retrouver leurs familles d’accueil, qui elles-mêmes cherchaient à revoir leurs protégés. 

Ensuite, nous avons été invitées dans plusieurs festivals américains, et j’ai séjourné à New York pour chercher un distributeur. La sortie en salles, notamment au Carnegie Hall Cinéma, a été très émouvante, car chaque projection suscitait des témoignages spontanés d’anciens enfants cachés qui n’avaient encore jamais raconté leur histoire, ayant entamé une « nouvelle vie » aux USA. C’est ainsi que ce film a inspiré la création d’associations et de réunions d’enfants cachés à travers le monde.

Revenue à Paris, j’ai sorti « Comme si c’était hier » en salles en 1984, bien avant de revenir à la production et à la réalisation. Mon expérience aux USA m’avait fait prendre conscience de l’importance de la diffusion des films, et avec plusieurs amis, nous avons créé l’association IMAJ (Institut de la Mémoire Audiovisuelle Juive), outil que Béatrice Godlewicz a formidablement développé à Bruxelles.

Mais « Comme si c’était hier » est une expérience fondatrice. Tous les films que j’ai produits - et ensuite réalisés – portent la marque de l’Histoire, et des amitiés nées à l’époque durent toujours… Et puis, parallèlement au tournage, j’ai enregistré ma mère, prise d’une urgence soudaine à me révéler son histoire. Le témoignage de ma mère a été le point de départ et la matière de mon premier film personnel : « Les deux vies d’Eva ».
 

5/ Le film vient d'être restauré. Il sera bientôt disponible en DVD grâce à Doriane Films. Le "devoir de mémoire" demeure-t-il encore plus essentiel 75 ans après la fin de la seconde guerre mondiale ? 

Ce qui me motive aujourd’hui, c’est moins le devoir de mémoire que la nécessité de revisiter notre passé. De se souvenir que la barbarie peut prendre des visages très différents, et que la seule réponse, pour garder son humanité, reste la solidarité et la désobéissance. L’héroïsme est davantage valorisé dans son aspect de lutte armée, alors que bien des actions vitales et risquées sont non-violentes. On m’a demandé si nous avions délibérément choisi une majorité de personnages féminins. Peut-être fallait-il simplement reconnaître que les femmes ont joué un rôle essentiel, souvent invisible, contre l’occupant nazi.

J’ai fait restaurer « Comme si c’était hier » à Bruxelles par Boxon et Manneken Pix, avec le concours de la Cinémathèque Royale de Belgique, portée par l’enthousiasme de Cécile Farkas, de Doriane Films, qui va lui donner une nouvelle vie avec une édition DVD. Présenté restauré en Allemagne, le film a été reçu par 200 lycéens comme une leçon de Résistance valable aujourd’hui.