ENTRETIEN AVEC EDDY MUNYANEZA

Françoise Wallemacq (RTBF, La Première) a rencontré Eddy Munyaneza en décembre 2018, un cinéaste burundais qui a dû fuir son pays après avoir réalisé Lendemains incertains, un documentaire sur les événements de 2015, sur ces manifestations contre le président Nkurunziza, accusé de s’accrocher au pouvoir, des manifestations qui ont tourné au bain de sang.
Plus de 300 morts, des centaines d’arrestations, les médias indépendants fermés, 400 000 Burundais ont dû fuir leur pays. Eddy a trouvé refuge en Belgique, où il a demandé l’asile politique. Sa femme et ses trois enfants, eux, sont au Rwanda.
Perdre son pays, sa famille, ses racines, ce sont parfois les lourdes conséquences d’un tel engagement :


Eddy Munyaneza 
 « Quand on commence à faire un film comme ça, explique-t-il,  je ne savais pas comment l’histoire allait se terminer en 2015. On a commen-cé à filmer les manifestations. Ce n’était pas moi seul, c’était un groupe de cinéastes, un groupe de journalistes, mais on ne savait pas comment l’histoire allait se terminer. Il y a des gens qui croyaient que la révolution allait gagner, qu’on allait mettre dehors le président ».
La peur était pourtant bien présente : « Beaucoup de mes amis ont détruit les rushes. Ils ont jeté les disques durs parce qu’ils avaient peur. Si la police arrive chez toi et qu’elle trouve des disques durs qui contiennent ces images des manifestations, tu risquais la mort. Je me suis dit que je devais le faire maintenant. »
Avec des réactions parfois opposées : « Il y a ceux qui m’ont dit : « tu as eu le courage de le faire « ; il y en a d’autres qui m’en veulent, et qui me disent même : « ce n’était pas le moment de faire ce film, parce que tu te mets en danger «. Moi je dis : « non, ce n’est pas juste mon his-toire, je raconte l’histoire des milliers de gens qui se sont vus séparés de leur famille, qui ont laissé leur histoire au Burundi, qui se sont réfugiés à l’étranger et qui sont en train de galérer dans des camps de réfugiés dans des pays où ils ont demandé l’asile» . Je raconte ma souffrance personnelle, mais je me suis rendu compte que ce n’est pas juste mon histoire perso, c’est l’histoire que je partage avec beaucoup de gens. Ça vaut la peine de le faire. Pour moi, si je devais faire quelque chose qui pourrait servir à mes compatriotes, à la société burundaise, je suis prêt à y aller, je suis prêt à le faire. Mon histoire et celle de mon pays, une his-toire de haine et de rupture. Longtemps j’ai eu du mal à la raconter. Mais si ces images nous manquent, un jour viendra l’oubli. »

Publié le 09 novembre 2020 16:50

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