ENTRETIEN AVEC ALAIN ARNAUDET

Directeur de la Friche

L’ambition de départ de la Friche la Belle de Mai, installée sur le site de l’an-cienne manufacture des tabacs de Marseille et fer de lance de ce qu’on a appelé au début des années 2000 « les nouveaux territoires de l’art », était de mettre tout en œuvre pour rapprocher le plus possible l’artiste au travail d’un territoire et de sa population. La vocation artistique et culturelle du projet s’inscrit dans une idée essentielle de décloisonnement au profit de la société civile voisine. Comment cet ADN se traduit-il structurellement aujourd’hui ? En quoi influe-t-il sur les axes de programmation de la Friche ?

Alain Arnaudet
La présence de 70 structures sur le site démontre que la création artis-tique et l’action culturelle sont au cœur du projet de la Friche la Belle de Mai. Évidemment. Mais son terrain d’action et d’expérimentation est bien plus vaste. Sur 100 000 m2,  notre devoir et notre ambition sont d’être un lieu d’expression spontanée, de découverte et de liberté ; c’est cela notre ADN, c’est ici que se situe notre désir d’innovation. La confi-guration « anarchique » de l’espace, l’enchevêtrement des pratiques, des esthétiques et des publics, la multiplicité et la diversité des producteurs fabriquent une proposition artistique et culturelle très particulière, dif-ficilement contrôlable, qui peut générer des collisions de genres et de propos parfois « regrettables » ou – heureusement ! – le plus souvent riches des questionnements qu’elles soulèvent. La Friche vibre de son accumulation d’initiatives et de prises de « risque ». Elle est une institu-tion en équilibre instable.

Comment l’architecture industrielle du lieu et sa mémoire ouvrière impactent-elles la manière dont on y travaille, on y crée, on y accueille des publics d’horizons et d’âges très variés ?

A. A.
La Friche est un labyrinthe, une accumulation de formes architecturales amassées au fur et à mesure de la croissance de la manufacture des tabacs. L’objectif était d’agréger des unités de productions afin d’accom-pagner au plus vite le rapide développement économique de l’entreprise ce qui a créé, comme souvent, un « amoncellement » d’ateliers pour ré-pondre au plus urgent et au moindre coût aux nécessités de production. Nous construisons notre projet sur cet historique. Les murs, les espaces et les circulations sont là. Nous imbriquons nos activités à l’intérieur de ces boîtes disparates. De fait, la Friche n’est pas un lieu normé, évident, compréhensible au premier abord. Nous prolongeons cette manière de faire en apportant notre jeu de construction, en ajoutant notre part de confusion. Ces accumulations architecturales « brutes », finalement assez communes au premier abord, sont familières à tous. Si la dimen-sion de la Friche est assez « impressionnante », son organisation simple et sans signe extérieur de « distance socio-culturelle » en fait un endroit accueillant, décomplexé et décomplexant.

La Friche aujourd’hui est un véritable bout de ville dans la ville de Marseille et accueille plus de 70 structures différentes ; 400 personnes y travaillent quoti-diennement sur plus de 100 000 m2 dans un environnement urbain dense et populaire ; plus de 600 propositions artistiques y sont présentées chaque année. C’est un sacré pari, nourri par la dimension utopique du projet. L’évolution actuelle de la Friche propose des solutions très concrètes au service des habitants du quartier : une crèche, une école, un projet d’habitations participatives, des jardins partagés… C’est presque une « Cité radieuse à rebours » : partir de l’offre culturelle pour aller vers le social et l’aménagement urbain. Comment ce cheminement s’est imposé à vous, aux équipes ?

A. A.
J’aime plutôt désigner la Friche, plus modestement, de Cabane : ces endroits de liberté(s) qu’enfants nous construisons – souvent dans les arbres à des hauteurs déraisonnables… fruits de notre ingéniosité et de la première expression à grande échelle de notre créativité, pour nous y retrouver, rencontrer les autres et soi-même, découvrir, inventer, créer en toute quiétude, braver des interdits… et rêver ! Construire une ca-bane, c’est un geste d’art brut, c’est un acte poétique.
La dimension et l’ambition du projet de la Friche la Belle de Mai, la res-ponsabilité qui en découle pour ceux qui la pilotent, induisent la rédac-tion d’un schéma directeur qui trace une ligne d’horizon et un canevas de chemins pour l’atteindre. Ce projet est le fruit d’une réflexion collec-tive qui rassemble des pensées très diverses (habitants, producteurs, artistes, intellectuels, politiques, etc). Partant de là, le projet peut se développer. Un cadre rassurant, déterminé mais très ouvert et surtout très souple permet l’expression d’intuitions et d’idées plus ou moins précises qui participeront à l’évolution de cette aventure. La Friche était le projet central du Pavillon français de la Biennale de Venise 2018. Elle y était présentée comme un Lieu Infini. C’est vrai. Elle est un immense terrain de jeu et de pratiques. Elle est aussi indéfinie. Cet infini indéfini est l’ADN de la Friche. La spontanéité et l’imagination sont ses outils de travail. Tout y est possible.

La notion de territoire est donc au cœur du projet de la Friche qui par sa program-mation artistique et les multiples collaborations qu’elle suscite à une portée na-tionale, européenne et internationale plus que reconnue. Quels liens la Friche en-tretient-elle avec ces territoires plus ou moins proches ?

A. A.
La Friche est un lieu de rassemblement. On y vient du coin de la rue comme depuis l’autre côté de la planète. Une cabane, c’est accueillant. On y trouve souvent ce qu’on n’est pas venu y chercher. C’est d’ailleurs pour cela qu’on y va.
Nous assemblons les espaces, actions et projets en prenant bien soin de conserver un équilibre entre intra et extramuros, local et international, artistes et publics. La Friche c’est un tout. Elle est le fruit d’une vigi-lance de tous les instants. La transversalité que nous revendiquons - qui est notre grand terrain d’expérimentation actuellement – culture / créa-tion artistique / action sociale / éducation doit permettre la création de passerelles entre chacun de ces endroits d’actions, éviter le fonctionne-ment en silo ou au contraire le mélange shaker.
Pour ce faire, nous essayons d’être le point de rencontre du coin de la rue avec l’autre bout du monde.

L’exposition «SIGNAL_ Espace(s) réciproque(s)» a été pensée comme une fenêtre ou-verte sur Bruxelles et les artistes qui y créent depuis Marseille, deux villes qui à bien des égards se ressemblent, deux métacités, carrefours de cultures et de flux. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette proposition ?

A. A.
J’ai d’abord été séduit par la spontanéité et la convivialité de la direc-trice et de l’équipe du Centre WB/P ! Un projet, c’est avant tout une aventure humaine, une rencontre de personnes, une question d’affinité. Puis par le projet : accueillir la nouvelle création bruxelloise à Marseille c’est finalement montrer la proximité et la singularité de nos deux villes, territoires cosmopolites traversés par les œuvres et les artistes.
Enfin par le talent des curatrices qui ont choisi très judicieusement une diversité d’artistes, de pratiques et d’œuvres très pertinente.
J’en profite pour saluer la réussite de l’installation des œuvres qui se sont « emparées » avec justesse du Panorama, cet espace au volume imposant. Et puis… Il y a Bruxelles, cette ville fascinante qui s’est impo-sée comme un important carrefour artistique européen !

Entretien réalisé par Valentine Robert – coordinatrice de l’exposition  «SIGNAL_Espace(s) réciproque(s)».
 

Publié le 06 novembre 2020 14:55

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