Jean-Christophe Lett

Sarah Caillard

Par Mathilde Roman

La 25e heure de la Saison 2020#Futurs spéculatifs du CWB/Paris en mode INTERVIEWS. 


En cette période où l'exposition "Des choses vraies qui font semblant d'être des faux-semblants" est visible virtuellement, nous vous invitons à découvrir des contenus exclusifs dédiés à celle-ci, dont des interviews des artistes et du commissaire de l’exposition réalisés par Mathilde Roman - Critique d’art 

Mathilde Roman : Pilot est une installation que vous avez pensé et produite pour l'exposition « Des choses vraies qui font semblant d'être des faux-semblants », et qui se situe dans un espace un peu en retrait. Cet environnement se vivait comme une expérience optique et mentale. On était invité à se saisir d'une torche et à illuminer l'installation, créée à partir de tissus rétro-réfléchissant d'où émergeait une scène nocturne : un corps endormi dans un lit, enfoui sous des draps blancs. Une raie de lumière dessinée sur le mur en face évoquait une porte entrouverte, tandis qu'une présence fantomatique s'associait à la scène. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette pièce, très liée aussi à l'espace que vous avez investi ?

Sarah Caillard : Quand j'ai visité le Centre Wallonie-Bruxelles, l'année dernière à la même période, j'ai vu cette salle vidéo, isolée, ce qui est assez rare dans une exposition collective. Cela coïncidait avec mon envie de concevoir une installation à partir de mes personnages lumineux qui soit à l'échelle d'un lieu. Le Centre m'en a donné les moyens, en budget, en espace et en temps. 

M. R : La scène représentée renvoie à un espace intime, à une chambre. La découvrir à travers une visite virtuelle, depuis une situation de confinement qui relie toutes nos expériences extérieures à nos espaces intimes, domestiques, me semble spécifiquement intéressant.

S.C : Plus qu'un espace intime, c'est pour moi un espace mental, le lieu du fantasme, du rêve, que l'on perçoit fortement mais que l'on a toujours du mal à figurer. Il y a aussi un fantôme, qui est une présence amicale, positive. Ce sont les êtres que l'on était et qui continuent à nous accompagner. Jusqu'au XIVe siècle fantôme et fantasme voulaient dire la même chose, et ici le fantôme est une représentation figurée du fantasme.

M.R : Quand on visite cette installation virtuellement, on peut pénétrer à l'intérieur, s'approcher, se retourner. Dans la visite physique, est-ce que l'on pouvait aussi le faire ou était-on invité à rester sur le seuil de la représentation, et donc à regarder l'ensemble comme une image ? 

S.C : On restait sur le seuil, pour des raisons principalement de sécurité car il y a des escaliers, mais on aurait pu rentrer dedans dans d'autres conditions. On regardait donc à partir d'une distance, mais c'était pensé aussi pour que l'on puisse rentrer mentalement à l'intérieur, que l'on puisse parcourir cette scène. Je souhaitais que le visiteur se sente tout à la fois étranger et invité dans des images qui fassent écho aux siennes.

M.R : Cette notion de seuil me semble intéressante en terme narratif, et en écho à la littérature qui a beaucoup exploré cette position. Ici, on a un ensemble d'indices qui renvoient à de possibles souvenirs, réels ou issus de la fiction, que l'on projette sur un décor comme le fait le faisceau lumineux. On est donc sur un seuil qui ouvre un champ optique et narratif élargi.

S. C : La matérialité que j'utilise, un tissu réfléchissant, installe un doute sur ce que l'on voit : on ne sait pas si c'est de la 2D ou de la 3D, surtout quand tout est peint en noir. Il y a une perte de repères. Pour moi, une image n'a pas une origine, elle est juste pleine de sources et en étant à distance, sur le seuil, on peut effectivement projeter de multiples perceptions et significations. 

M. R : Dans cette expérience visuelle, il y a aussi un élément important qui est celui de la durée. L'œil s'adapte à l'obscurité, réagit aux traces lumineuses. 

S. C : C'est comme une illusion d'optique. Le tissu réfléchit la lumière, et il suffit que nos yeux soient dans le même axe qu'une lumière pour que ce soit visible. Le fantôme par contre est dans une toute autre matière. 

M. R : Dans la visite virtuelle, le fantôme apparaît en même temps que le reste. Comment cela se passait-il dans l'expérience physique ?

S. C : La réflexion du tissu attire la lumière et le fantôme, qui lui est transparent, a une présence très discrète. Il a même pu passer inaperçu. 

M. R : On peut ne pas le voir, tandis que dans le virtuel il est forcément présent.

S. C : Physiquement, le virtuel amène une perte. L'installation est construite pour être en relief mais pour sembler appartenir au règne des images. Il s'agit de suggérer par la lumière, comme pour l'entrebâillure de la porte. Le rapport uniquement virtuel dans ce travail ne laisse pas de place à la découverte ou à l'expérience, il documente.

M. R : La visite virtuelle a à mon sens une pertinence ici, c'est d'avoir accentué la dimension cinématographique de l'installation. J'ai eu personnellement le sentiment d'entrer par l'arrière d'un décor, et de regarder à partir de la position de la caméra, du chef opérateur, dans l'attente qu'une action s'enclenche. 

S.C : Cette position est effectivement intéressante. J'avais l'envie que le spectateur puisse entrer dans un écran et se retrouver dans une scène de cinéma dans laquelle il n'aurait pas dû être plongé. 

M. R : Cela m'a évoqué le fonctionnement des apparitions, dioramas et des chambres de Dominique Gonzalez-Foester. 

S. C : Une inspiration plus évidente pour moi est l'œuvre de Pierre Huyghe qui m'a toujours beaucoup émerveillée, et c'est important dans mes expériences esthétiques que je me sente oublier qui je suis et où je suis. J'aime beaucoup les expériences immersives, et ce rapport très fort entre art et scénographie. 

M. R : Pouvez-vous préciser ce qui vous intéresse dans ce rapport à la scénographie ? 

S. C : Ce n'est pas pour son aspect performatif, pour son rapport au spectacle, mais pour sa capacité à construire un décor de l'imaginaire. Réfléchir à la position du regard est très important, et la scénographie est un outil pour le faire : définir le placement, les personnages, la manière dont on voit une situation qui va aller dans le sens d'une atmosphère, en la qualifiant comme onirique, réaliste, horrifique, en installant une narration. 

M. R : Vous avez aussi travaillé avec le sol, en étirant le drap hors du lit, et reliant les éléments sculpturaux à l'espace, en créant une ambiance lumineuse très spécifique, ce qui produit effectivement une atmosphère très scénographique. Pourriez-vous revenir sur le titre, « Pilot » ? 

S. C : L'installation est une œuvre en soi et ce titre appelle à une suite autant qu'il marque le début d'une histoire. C'est se plonger dans une fiction. J'ai utilisé cette installation pour réaliser un tournage avec des personnages que j'ai animé pour créer une série vidéo, et c'est en ce sens que l'œuvre est un pilot, au sens où l'on parle d'un épisode pilote dans une série. Je mets mes sculptures-bonhommes dans des positions humaines, ils deviennent des avatars assez désindividualisés, et il y a aussi des personnages réels qui incarnent au contraire des individus forts.

M. R : Pourriez-vous raconter le dialogue avec Michel François, qui en tant qu'artiste a une manière singulière d'aborder la construction d'une exposition ?

S. C : Michel François a assumé ce rôle avec une grande sensibilité et beaucoup d'engagement. Il a une vraie pensée curatoriale, et dans son rapport à son œuvre, il joue beaucoup avec l'espace et la monstration. Il arrive à la fois à comprendre la partie théorique et la partie technique de la mise en place d'un projet. Il a une approche originale. 

M. R : En quoi ? 

S. C : Peut-être qu'il respecte moins les œuvres d'une certaine manière. Il est moins cérémonieux, et cela lui permet d'arriver à d'autres intuitions. Et puis c'est un ami dans la vie. Les réseaux d'amitié sont importants. J'étais à l'école avec certains des artistes de l'exposition, il y a des liens forts entre nous, on est reliés et c'est peut-être spécifiquement présent dans la scène belge. Cela permet d'avancer et de s'accompagner : on a discuté collectivement de l'accrochage par exemple.

M. R : Quelle a été à la suite votre approche de la visite virtuelle de l'exposition ?

S. C : J'ai été très déçue quand l'exposition a fermé, et malgré mes réticences face à ce que peut produire l'expérience virtuelle de mon installation, la visite virtuelle m'a permis de mieux découvrir un outil que je trouve intéressant et que j'ai très envie d'explorer dans mon travail. 


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Publié le 16 novembre 2020 10:35

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