Photo : © Jean-Christophe Lett

Charlotte vander Borght

Par Mathilde Roman

La 25e heure de la Saison 2020#Futurs spéculatifs du CWB/Paris en mode INTERVIEWS. 


En cette période où l'exposition "Des choses vraies qui font semblant d'être des faux-semblants" est visible virtuellement, nous vous invitons à découvrir des contenus exclusifs dédiés à celle-ci, dont des interviews des artistes et du commissaire de l’exposition réalisés par Mathilde Roman - Critique d’art 

Mathilde Roman : Votre contribution à l'exposition « Des choses vraies qui font semblant d’être des faux-semblants » est spécifique dans la position qu'elle occupe, puisque vous avez produit deux sculptures pour la cour arrière du Centre Wallonie-Bruxelles. Dans la visite virtuelle, on les perçoit depuis un point de vue frontal alors que ce n'est pas vraiment le parcours que vous avez proposé.

Charlotte vander Borght : Effectivement en sortant dans la cour depuis l’exposition, on découvre d’abord le dos de la première sculpture : une structure assez simple en IPN (poutre en acier, en forme de I) qui supporte un cadre en métal dans lequel sont accrochées des lanières en PVC jaunes translucides, sans image - elles forment un fond coloré, on peut voir au travers, dans une évocation de la peinture.

Ensuite au second plan, il y a une deuxième sculpture semblable mais dans le cadre de celle-ci une image de camion vide apparaît sur les lanières.

C’est en avançant dans la cour, en tournant autour des sculptures, que l’on remarque que de l’autre côté du fond jaune visible dès l’entrée, il y a aussi une image d’un camion vide d’une tout autre esthétique.

Ces photographies sont en fait imprimées sur du vinyle micro-perforé, un matériau souvent utilisé pour l’affichage publicitaire que l’on retrouve dans les villes sur les vitres des tours de bureaux ou encore dans les bus et les trains. Il laisse passer la lumière : d’un côté, l’image apparaît et de l’autre, c’est très étrange, c’est comme transparent. Je ne voulais donc pas tout donner à voir dès l’entrée car les dos des sculptures sont aussi signifiants que les faces avant. Le mouvement est très important pour moi, autant dans ce qu’il induit dans le dispositif que dans les oeuvres elles-mêmes. Avec la visite virtuelle dont l’image n’est prise que d’un point de vue, on ne peut malheureusement pas ressentir cette apparition de l’image que l’on découvre en contournant les sculptures. On ne perçoit pas non plus le vent qui fait bouger les lanières, le dialogue avec l’architecture environnante et donc le rapport au corps, qui est assez imposant dans cette installation.

M. R. : Cette situation d'être dans la cour arrière, qui donne sur des façades d'immeubles d'habitation, est intéressante car les œuvres restent visibles pour tous ceux qui vivent dans ces appartements même en ce moment où l'exposition est fermée à cause du confinement.

C.v.B. : C'est vrai, et elle reste aussi visible pour les passants depuis la rue.

M.R . : Pouvez-vous revenir sur la manière dont vous avez élaboré ce projet dans cet espace ?

C.v.B. : J'ai démarré cette série de photographies d'intérieurs de camions il y a un an et demi. J’ai d’ailleurs récemment produit une première proposition dans le projectspace Deborah Bauman à Bruxelles, où j'ai réalisé une impression qui couvre l’entièreté de la vitrine. Mais j'ai toujours eu le désir de réaliser de grandes sculptures à l'échelle des camions photographiés, et lorsque Michel François m'a invitée à participer à cette exposition en me proposant d'investir la cour, je lui ai présenté ce projet.

M.R. : Les camions que vous avez photographiés sont vides, mais il y a des traces, ils ont été utilisés.

C.v.B. ; Oui j'ai photographié des camions dans diverses entreprises de transport, de grands parkings où étaient garés les camions en attente de marchandises. Je partage mon temps entre Bruxelles et New York, où mon atelier à Brooklyn est situé dans un quartier très industriel. Chaque soir dans la rue de mon atelier, une quinzaine de camions sont parqués là, portes à l’arrière grandes ouvertes. Il faut croire que cette observation quotidienne m’a inspirée. Ils étaient poétiques dans ce paysage urbain, il y a toujours des traces de leur usage et même de la marchandise qui a été transportée. Les différents « designs » à l’intérieur sont aussi très différents. Ils nous renvoient à notre culture contemporaine, à notre rapport à la consommation. Dans l’installation de la cour, le lien se fait aussi très fort avec les architectures des immeubles autour.

M.R. : Le jeu d'écho visuel entre les œuvres et le lieu est assez frappant, il crée un lien fort qui est aussi issu du format que vous avez choisi.

C.v.B. J'ai toujours eu le projet que le format soit à l'échelle 1 des camions, que ce soit imposant vis-à-vis du corps, ce que l’on ressent d’ailleurs face à un camion. Même si ici la structure supérieure reste assez légère par le PVC et par la transparence de l’image. Les matériaux utilisés renvoient au vocabulaire urbain, à la construction des villes modernes: les IPN, l’acier galvanisé, les boulons et écrous, le PVC, la transparence. Je joue avec ces références.
Mais il est vrai que chacune des images résonne étrangement bien aussi avec les différentes architectures en arrière-fond.

M.R. : C'est à la fois très pictural et très urbain, tout en évoquant aussi les panneaux d'affichage publicitaires.

C.v.B. : C'est pour cela qu’il est important qu’on ne voit pas immédiatement l’image en sortant dans la cour. Je ne voulais pas que tout soit donné au premier coup d’oeil. Je désirais qu’on ait l’envie de déambuler autour, d’avoir un ressenti avec les sculptures et non simplement une image frontale sur une structure métallique comme dans les affichages publicitaires. Les couleurs jaune et verte du PVC translucide, qui sont donc le dos des images, suggèrent davantage une expérience esthétique du paysage qui contraste avec la froideur des matériaux. Le fait que les bandes bougent tout le temps met aussi à distance la dimension publicitaire et ce mouvement amène une certaine douceur.

M.R. : Cette appropriation de la dimension picturale d'une scène de vie urbaine, ou ailleurs des sièges de métro new-yorkais, a aussi une légèreté et un humour dans le détournement qui m'évoque la scène suisse autour de John Armleder, Stéphane Dafflon...

C.v.B. : Ce n'est pas une scène que je connais bien, même si le travail de John Armleder me parle beaucoup.

M.R. Ce qui m'intéresse dans cette relation avec la scène suisse, c'est d'évoquer la manière dont la dimension géométrique et picturale est présente dans la sphère de la vie quotidienne, mais sans en faire juste une image. L'utilisation des matériaux urbains, les distorsions visuelles nous rappellent que ce n'est pas juste une esthétisation du quotidien, mais que ce camion vide porte la trace d'une sur-consommation, d'un flux de marchandises, qui semble ici suspendu, mis à l'arrêt, dans un écho troublant avec l'état du monde actuel avec la pandémie du covid.

C.v.B. : On m’a plusieurs fois demandé si j'avais choisi de montrer ces oeuvres pour faire écho aux coupures de frontières et aux bouleversements dûs à l'actualité…

Elles résonnent évidemment avec le climat du moment mais pas seulement. Je pense qu’elles garderaient leur force sans cette actualité.

M.R. Est-ce que vous pourriez imaginer installer ces pièces dans l'espace public ?

C.v.B. : Oui totalement.

M.R. : Comment vous situez-vous dans ce projet d'exposition collective de Michel François ?

C.v.B. : J'ai été invité un peu en décalage car je n’étais pas censée être en Europe à ce moment-là mais vu l’actualité je suis restée. Je pense aussi que Michel François n’a pas directement pensé à mon travail par rapport au sujet de l’exposition. Il est vrai que le rapport au corps dans mon travail n’est pas du tout figuratif. Avec cette proposition de sculptures, il a néanmoins vu dans ces images de camions vides les problématiques liées aux migrants, aux frontières; des préoccupations qui font aussi partie des siennes.

L’association d’images et de matériaux industriels de ces œuvres évoque clairement le transport de marchandises et les mouvements trans-frontaliers, par contre elle ne nous donne aucune indication quant à la nature de la cargaison future, à l’identité du conducteur ou à la destination du voyage. Ces éléments manquants entretiennent une part de mystère que je voulais laisser ouvert; où se mêlent différents enjeux contemporains à la fois moraux, économiques et politiques liés aux flux incessants des biens et des corps.

M.R. : Dans vos sculptures réalisées avec des sièges de métro (Untitled (Monday )(Tuesday) (Wednesday)(Thursday)(Friday)(Saturday)(Sunday), 2019), dans vos images d'ascenseurs (Negotiable, passable, traversable, 2019), on était face à des objets destinés aux corps, à leur transport, à leur mise en circulation. Ici on a des camions destinés principalement au transport de marchandises, mais qui évoquent aussi une sensation de compressions et de corps-marchandise que l'on vit fréquemment dans des ascenseurs ou dans des rames de métro bondés...

C.v.B. : Oui, il y a d’ailleurs aussi des résonances qui se font avec les œuvres à l'intérieur de l'exposition comme avec le caddie Kolruyt d'Olivier Stévenart ou les bas-reliefs de Carlotta Bailly-Borg, où énormément de corps s'entremêlent.

M.R: Je trouve aussi intéressant de rapprocher vos séries d'images d'ascenseurs et ces images de camion dans ce qui les oppose : d'un côté, les ascenseurs sont des mouvements automatisés et verticaux, liés à des architectures affirmant leur puissance par leur hauteur, tandis que le camion a quelque chose d'archaïque. On en est encore aujourd'hui à entasser des biens, à les bâcher, et à les acheminer en polluant les territoires traversés. D'un côté on a un procédé rapide, propre et transparent, souvent mis en scène pour ses qualités spectaculaires dans l'architecture, et de l'autre un procédé laborieux, sale, et invisibilisé dans l'organisation des sociétés car un peu honteux.

C.v.B. : Oui tout à fait, j’ajouterai dans ces oppositions de mouvement que vous venez de très justement relever, une troisième strate qui est le métro New Yorkais dont j’ai reproduit les sièges. Il est justement dans cette ville une capsule commune à tous.

Par ailleurs, je pense souvent à la vie des chauffeurs de camion qui ont des conditions de travail pénibles, qui dorment sur des aires d'autoroute glauques, dans une grande solitude.

M.R. : Des corps sont effectivement nécessaires pour conduire les camions, contrairement aux ascenseurs. Il n'y a pas d'automatisation, et ces corps fatigués sont il me semble évoqués par leur absence dans vos images. Vos pièces sont traversées par le regard, par le vent, par les intempéries, dans un jeu avec une transparence qui interroge aussi ce que l'on veut montrer et ce que l'on cherche à dissimuler. On connait le rôle de la transparence dans l'architecture moderniste comme outil stratégique de mise en place de l'idéologie capitaliste. En vivant à New York, cette relation entre la transparence des immeubles de bureau utilisée pour faire croire en une transparence des opérations financières qui se font derrière les vitres, et la porte laissée ouverte sur l'intérieur de ces camions de marchandises est je trouve assez inspirante. 

C.v.B  Oui vous avez raison d’amener cela, j’ai d’ailleurs travaillé à une série de sculptures (MASS, 2020) montrées cet été chez Clearing et Deborah Bowmann où les sculptures étaient faites d’éléments de façade venant d’un immeuble moderniste parisien datant des années 1970. Même si elles ne sont pas transparentes, on comprend tout de suite le design et la fabrication de ce courant architectural. Ce sont en fait des tôles de dibond courbées / produites industriellement qui étaient placées à l’horizontale sur l’immeuble. Je les ai re-découpées, ré-assemblées de différentes manières et j'ai peint le motif de filet dessus. Je pensais beaucoup au travail de Charlotte Posenenske et à ses sculptures modulaires. Les filets étaient présents dans l’atelier depuis quelque temps. C’est de voir l’exposition de Charlotte Perriand à Paris et plus précisément le filet tendu dans “La maison du jeune homme” (1935), qui faisait office de séparation entre deux espaces intérieurs, qui m’a décidé sur ce motif que j’ai peint de manière répétitive sur les différentes sculptures.

Ce sont des filets qui prennent le vent, et même si c’est un matériau très souvent utilisé pour protéger ou pour capturer, la manière dont je les ai peints, il insiste davantage sur le geste de fabrication qui renforce la structure en créant des liens.


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Publié le 17 novembre 2020 09:30

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