ABSYS #2

FUTURS SPÉCULATIFS - L’APRÈS 25e HEURE

« (…) l’épiphanie du réel est le crépuscule de son concept. Nous avons perdu cette avance des idées sur le monde, cette distance qui fait qu’une idée reste une idée. La pensée doit être anticipatrice, excep-tionnelle et à la marge – l’ombre projetée des événements futurs. (…) Chiffrer, non déchiffrer. Travailler l’illusion. Faire illusion, pour faire événement. Rendre énigmatique ce qui est trop clair, inintelli-gible ce qui n’est que trop intelligible, illisible l’événement même. (…) Pensée virale, délétère, corruptrice de sens, complice d’une percep-tion érotique du trouble de la réalité. » 

Extrait de La Pensée radicale de Jean Baudrillard

L’OMBRE PROJETÉE DES ÉVÉNEMENTS FUTURS …

Cette période qui marquera mondialement nos vies a révélé – s’il en était besoin - la fasci-nante complexité du monde dans lequel nous vivons, l’ontologie relationniste dans laquelle nous sommes partie prenante et les ressorts vertigineux d’un monde digitalisé qui bouleverse les re-pères sédimentés. 

Cette période saisie, contée, racontée par les un.e.s et les autres a révélé le poids de la narration et des prismes à partir desquels la situation est perçue. Pas un seul jour, pas une seule heure ne s’est passée ces derniers mois sans la bataille des discours - les uns inspirés de sé-mantique guerrière, les autres de sémantique vitaliste ou complotiste, prophétique ou scientiste, tous aspirant tantôt à rassurer, inquiéter, tantôt à appuyer les thèses de l’effondrement… tous prétendant à une autorité et à une légitimité.
Ce que cette période a révélé est que ce qui semblait « improbable », « inimaginable et in-concevable » advient pourtant. La stérilisation d’un futur au nom d’une inéluctabilité de la réalité s’est brisée, puisque la normalité elle-même s’est révélée anormale et improbable. 

Les contre-cultures et contre-mondes de fictions à la Blade Runner, Neuromancien, Ubik se révélèrent être dôtés d’une puissante dimension d’anticipation réaliste. Le collectif a laissé la place au connectif.

La force de l’arbitrage contrariant la compulsion à la vitesse - posée au nom de logiques sanitaires - fut éclairante. Nous avons donc eu - outre le pouvoir de faire ralentir, infléchir- d’évi-dence également celui aussi de décider et d’orienter. 

Alors que la fin des grandes idéologies de ce siècle semblait avoir sonné le glas de choix décisionnels et imposer des règles au nom d’une raison a-idéologique, les heures passées et pré-sentes rappellent avec urgence le poids des choix sociétaux, des orientations civilisationnelles. 
 
L’Histoire n’a donc pas pris fin en 1990 et le renoncement à l’homme nouveau n’a pas cédé la place à l’homme d’un seul monde possible. Les « régimes de vérité » pour reprendre l’expres-sion de Michel Foucault, liés circulairement à des systèmes de pouvoir qui les produisent et re-produisent ont été plus que jamais saisissables. 
En cette période, les modèles scientifiques et rationalistes se sont révélés être ce qu’ils sont, des modèles dont l’efficacité est à mesurer à l’aune de ce qu’ils sont en mesure de révéler. Ces modèles qui constituent bien « une » des façons d’appréhender la réalité ne l’épuisent pas. 

LA CARTE N’EST PAS LE TERRITOIRELA CARTE N’EST PAS LE TERRITOIRE

La carte artistique, le prisme artistique constituent un véritable paradigme à partir duquel peut s’opérer une révolution copernicienne dans la façon d’appréhender la réalité. Il permet de conce-voir, d’envisager ce qui se performe en réalité autrement. 

Dé-séquencer, mêler, hybrider les modélisations, comme les genres, semble une méthode opportune pour habiter la complexité de notre monde.

L’art est mouvement, flux permanent, c’est ce qui déborde et fait résistance inlassablement aux fatalismes.
 

Ce sont des modèles artistiques, des regards entêtés qui sont l’objet d’investigation de notre travail au sein de cet îlot offshore belge francophone qu’est le Centre.
Puisque l’ensemble de notre programmation nous semblait urgente, qu’elle était le fruit de choix assumés, et qu’il nous semble aussi urgent en cette période de contribuer à fertiliser les imaginaires, qu’après bien des contorsions d’agenda, fut recomposée et maintenue à 100% notre saison de septembre à décembre. 

Cette saison intitulée « Futurs spéculatifs » a évidemment été infléchie par l’actualité. Au travers notamment des cycles intitulés respectivement Espaces Spéculatifs (dédié à la spéculation ar-chitecturale et aux concepts de territoire et d’espace avec les contributions du Collectif Ersatz, La Ghost Army, Silvio Palomo…) et Belgian Theory (dédié à la philosophie contemporaine et à la non-fiction), les enjeux de la collapsologie, du futur, des espaces affectés par une donnée non incrémentale comme celle de l’injonction à la distanciation sociale seront sondés.  

Des pièces et des démarches résonnent particulièrement en ces temps ; la perfor-mance-conférence de Sofia Teillet : De la sexualité des orchidées qui convoque une réflexion sur l’écosystème et nos relations aux non-humains ; la performance hybride signée Antoine Bertin & NSDOS, Protocell, qui se veut une invitation à explorer collectivement, au sein d’une sorte de cho-régraphie de nage synchronisée, la ligne que l’humain aime à tracer entre le non-vivant et le vi-vant, le non-intelligent et l’intelligent ; le travail de Frederik De Wilde, au carrefour de l’art et de la science, avec la programmation de son œuvre Syn 7, relative à l’affective computing, qui consiste en l’étude et le développement de systèmes et d’appareils ayant les capacités de reconnaître, ex-primer, synthétiser et modéliser les émotions humaines ; l’installation de Thomas Depas No Tears in the loss Landscape qui investit le champ visuel de processus génératifs d’images ; le travail de Saddie Choua sur la mémoire, l’interculturalité ; Le Mois du film documentaire avec les réalisations engagées de Maxime Coton, Myriam Abramowicz & Esther Hoffenberg, Alexe Poukine… 

PANEM ET CIRCENSESPANEM ET CIRCENSES

La Saison « Futurs spéculatifs » vise à présenter des démarches, des paroles, dont la portée n’a prétention à aucune universalité mais bien à la singularité. 
Elle agrège des trajectoires d’artistes considérées comme autant de constellations propres qui irradient des réseaux de connexions. Chaque univers artistique est en quelque sorte approché comme une trame d’entrelacements, comme le résultat d’interconnexions ; chaque univers est appréhendé dans ce qu’il a de pluriel, d’influencé, d’inspirant, d’original et de distinguable. 

Elle est résolument trans-médium, trans-disciplinaire et s’ouvre par des territoires tels que la création sonore, radiophonique, numérique, digitale et médiatique.  
Cette saison – déterritorialisée, liquide - repose sur une mise en réseaux du Centre avec de nombreux partenaires français, wallons et bruxellois. 

En cette période qui appelle à la responsabilité, elle présente une résistance à la distraction - Panem et circenses – bien plus qu’un opium, cette saison constituée de cartographies artistiques offre des regards ancrés dans notre époque.

Merci aux artistes, aux équipes techniques et à toutes celles associées d’avoir accepté de rebondir avec nous !

Stéphanie Pécourt
Directrice

Septembre > Décembre
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