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© Alice Piemme

D comme Dehors

Dehors est de ce ces spectacles où la force du texte et celle de la proposition théâtrale nous exaltent, nous bouleversent, nous bousculent.

L’on pénètre dans une salle obscure délimitée de part et d’autre par deux toiles blanches où sont projetées des images. Les comédiens, debout, se mêlent aux spectateurs, les interpellent, viennent au plus proche de chacun d’eux, offrant leurs voix filtrées par de petits amplificateurs. Prise(s)s de parole(s) manifeste(s) pour les « laissés pour compte », les licenciés, les marginaux, puisque, incontestablement, la société définit ses limites à ne pas dépasser. Constat incontournable. Que devons-nous faire ? Écouter une parole et la suivre, se laisser guider par une autre ? Ainsi en est-il de nos parcours urbains quotidiens. Nous arrêtons-nous devant les naufragés 1, passons-nous notre chemin ? Le spectateur se cherche une place au cœur des témoignages. Cut cinématographique. Les toiles tombent pour laisser place à la configuration classique de la salle Topor du Théâtre du Rond-Point. Le dispositif frontal n’interrompt nullement cette étrange intimité installée entre le public et les comédiens, il l’accroît. Le décompte est lancé. Plus de quatre mille secondes vont s’écouler. La course à la parole s’engage. Les acteurs s’élancent tels des sportifs sur l’aire de jeu. Un cercle et un carré délimités sur le sol, quelques chaises, des palettes sur lesquelles sont entreposés des objets avec des écriteaux mentionnant, entre autres, « enterrement, licenciement, banquet », des micros et des petits papiers de couleurs dans une vasque que les comédiens tour à tour viennent tirer pour proposer une question ou un thème. Quelles scènes vont être jouées ? Le rythme s’enclenche. Le temps est décompté pour que les comédiens dévoilent au public le travail si finement construit autour de l’œuvre d’un écrivain anthropologue qui observe l’humain avec acuité, extra-lucidité et livre l’examen clinique d’une société qui échoue avec ses clochards. Il y a le constat effarant de Patrick Declerck, cet auteur dont Antoine Laubin et Thomas Depryck se sont nourris, du rôle social que le clochard joue, à son corps défendant, de miroir déformant, de révélateur, d’alerte rouge. L’oisiveté que tu ne paies pas te tue. Si tu ne joues pas le jeu du mécanisme social, tu es évincé. Les règles du jeu sont imparables. Pas de rattrapage, pas de deuxième chance, juste des éliminatoires. Comment expliquer à un enfant la présence d’un homme allongé par terre ? Que penser d’une société qui vient ramasser ses exclus pour les parquer dans des lieux où l’on désinfecte et déshumanise avant tout ? Que représentent les travailleurs sociaux : un « pansement sur une jambe de bois » ?


L’énergie déployée par les comédiens, l’intelligence de la Compagnie De Facto, tout ceci concourt à un spectacle nécessaire, brillant, ébranlant, drôle parfois, grinçant, incisif, sans complaisance, sans concession. Un spectacle qui nous laisse au cœur d’une contradiction troublante que l’on aimerait connaître plus souvent au théâtre : la joie de saluer un acte civique théâtral mêlé au malaise émotionnel qui nous ferait pleurer après avoir traversé la rue au sortir du théâtre. Lisons Declerck, suivons les recherches passionnantes d’Antoine Laubin et de Thomas Depryck et gardons en tête des comédiens qui invitent le spectateur à se faire malmener – c’est vivifiant. Antonin Artaud écrivait ceci : « Sans un élément de cruauté à la base de tout spectacle, le théâtre n’est pas possible. Dans l’état de dégénérescence où nous sommes, c’est par la peau qu’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits2. Dehors investit notre corps que les incohérences du monde ne peuvent insensibiliser. La chair de l’homme réagit aux atrocités et guide combats et révoltes.


Création au Théâtre de Namur en octobre 2012. 24 & 25 mai 2013 dans le cadre du Festival Impatience au Théâtre du Rond-Point.
Textes Thomas Depryck. Conception et mise en scène Antoine Laubin.

Avec Caroline Berliner, Coraline Clément, Denis Laujol, Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp.
Production exécutive Cora-Line Lefèvre.

1 Les Naufragés (éditions Plon) figure parmi les livres de Patrick Declerck qui ont servi de « matériau » à Thomas Depryck, l’auteur de Dehors, et à Antoine Laubin et son équipe

Le Théâtre et son double, Antonin Artaud.